Après la nomination de quelques correspondants, un membre demande qu’on lise la liste des académiciens pour y effectuer des radiations. L’Académie, étonnée d’avoir à écarter une telle motion, décide que les seuls changements à faire à la liste sont ceux de quelques domiciles; le procès-verbal, discrètement rédigé, ne désigne personne; c’est huit jours après qu’une nouvelle insistance force le secrétaire à nous livrer le nom d’Antoine-François Fourcroy, futur comte de l’empire, dont la proposition trois fois reproduite est éludée enfin, non sans embarras et sans trouble, par le vote unanime de ses confrères attristés.
«M. Fourcroy, dit le procès-verbal du 25 août 1792, annonce à l’Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires; il propose à l’Académie d’en user pareillement envers certains de ses membres connus pour leur incivisme, et qu’en conséquence lecture soit faite de la liste de l’Académie pour prononcer leur radiation.
«Plusieurs personnes observent que l’Académie n’a le droit d’exclure aucun de ses membres, qu’elle ne doit pas prendre connaissance de leurs principes et de leurs opinions politiques, le progrès des sciences étant son unique occupation; que d’ailleurs, l’Assemblée nationale se trouvant à la veille de donner une nouvelle organisation à l’Académie, elle exercera le droit qu’elle seule peut avoir de rayer de la liste de l’Académie les membres qu’elle jugera devoir en être exclus.» Mal accueilli sur ce point, Fourcroy, dans le raffinement de son zèle, invoque ingénieusement l’exécution du règlement relatif aux académiciens absents plus de deux mois sans congé.
«Lecture faite du règlement, dit le procès-verbal, il a été remarqué qu’il ne s’étendait que sur les pensionnaires et que son exécution n’appartient pas à l’Académie.
«Les différents avis ayant été longuement discutés, on a arrêté définitivement que la lecture de la liste de l’Académie et la délibération relative à la susdite motion seraient remises à la séance prochaine.»
Dans la séance suivante, un membre (c’est le géomètre Cousin) s’explique avec autant d’habileté que de modération sur la délibération qui est à l’ordre du jour. «Il rappelle qu’anciennement et de tout temps l’Académie, uniquement occupée de l’objet de sa constitution, du progrès des sciences, avait coutume pour tout le reste d’en référer au ministre, avec lequel elle entretenait une correspondance et une communication fréquentes sur tout ce qui regardait son régime particulier; il s’étonne que, dans un moment où le ministre de l’intérieur, appelé par le vœu de la nation, mérite plus que jamais la confiance de l’Académie, elle n’en use pas envers lui comme elle le faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il propose de charger les officiers de l’Académie de conférer avec le ministre sur l’objet proposé, tandis qu’elle se livrera à des occupations plus intéressantes.»
Cette échappatoire évidente est adoptée par l’Académie, et l’incident tourne à la confusion de celui qui l’a soulevé. Il n’est pas terminé pourtant.
Le 5 septembre 1792, lorsque les prisons, ruisselant du sang des victimes, gardaient encore l’académicien Desmarets, épargné par une sorte de miracle; lorsque le zèle de ses amis tremblants avait par un bonheur inouï délivré l’illustre et excellent Haüy, la veille seulement du massacre; lorsque signaler un suspect, c’était désigner une victime, la sinistre motion est poursuivie avec une inqualifiable opiniâtreté.
On lit au procès-verbal: «Le secrétaire est interpellé s’il avait reçu la lettre du ministre, qui avait promis d’écrire à l’Académie au sujet de la radiation qui devait être faite de ses membres émigrés. Le secrétaire ayant répondu qu’il n’avait reçu aucune lettre du ministre, l’Académie a arrêté que, le ministre n’ayant point répondu, le secrétaire ne pourrait délivrer aucune liste de l’Académie ni en faire imprimer aucune jusqu’à ce que cette réponse soit parvenue.