Malgré la terreur qui s’augmente chaque jour, l’Académie, étonnée de subsister encore et maîtrisant ses trop justes craintes, s’assemble une fois par décade avec une apparente tranquillité; elle tient, suivant la coutume, la séance publique du mois de novembre. Le 4 novembre 1792, dans le palais du Louvre, devenu Muséum national, Leroy lit un mémoire sur le frottement, Borda rend compte des travaux relatifs aux poids et mesures, Lavoisier fait une lecture sur la hauteur des montagnes qui entourent Paris, Sage parle de la nature et de la classification des marbres, et Desmarets enfin entretient l’Assemblée de l’étude et du dénombrement des terres végétales.

Quelques auteurs apportent encore de rares mémoires scientifiques, renvoyés suivant l’usage à des commissions. L’un deux, oublieux des progrès accomplis, demande même un privilége pour faire imprimer son écrit. On lui observera, dit le procès-verbal, que l’Académie n’a plus et ne donne plus de priviléges.

L’Académie, déjà, est en grand péril; l’irrésistible torrent, qui renverse tout ce qui s’élève, déracine tout ce qui résiste. Les plus prévoyants et les plus sages des académiciens veulent se taire et se faire oublier. Ils ne peuvent réprimer le zèle des confrères qui, empressés à rendre compte des opérations bien languissantes pourtant sur le système métrique, trouvent à la barre de la Convention l’occasion de vanter leur civisme et l’utilité de leurs travaux.

«Depuis longtemps, estimables savants, leur répond le président dans la séance du 18 novembre 1792, les philosophes plaçaient au nombre de leurs vœux celui d’affranchir les hommes de cette différence de poids et mesures qui entrave les transactions sociales et travestit la règle elle-même en un objet de commerce. Mais le gouvernement ne se prêtait point à cette idée des philosophes; jamais il n’aurait consenti à renoncer à un moyen de désunion; enfin le génie de la liberté a paru, il a demandé au génie des sciences quelle est l’unité fixe et invariable, indépendante de tout arbitraire, telle en un mot qu’elle n’ait pas besoin d’être déplacée pour être connue, et qu’il soit possible de la vérifier dans tous les temps et dans tous les lieux. Estimables savants, c’est par vous que l’univers devra ce bienfait à la France.»

Par une rencontre fortuite, mais singulière, un décret qui suspend la nomination aux places vacantes dans les Académies est adopté dans la même séance. L’Académie, condamnée désormais, reçoit encore pourtant les demandes et les missions incessantes du gouvernement. On la consulte sur les voitures couvertes destinées au transport des malades, sur les perfectionnements à apporter au régime des hôpitaux et des hospices, sur le système monétaire. Il suffira, dit le comité des assignats et monnaies en parlant du système nouveau, d’annoncer aux nations que l’Académie des sciences en a jeté les fondements pour mériter leur confiance.

L’Académie est encore consultée sur la manière d’accorder l’ère de la République avec l’ère vulgaire, sur une machine de guerre, sur une nouvelle invention de boulets, sur un taffetas huilé propre à faire des manteaux pour les troupes, sur l’idée d’établir plusieurs rangées de canons sur un même affût, sur la conservation des eaux à bord des navires de la République, sur l’administration nationale des économies du peuple, sur la conservation des biscuits et des légumes à la mer. L’Académie répond de son mieux, et reçoit avec des remercîments de fréquents témoignages de confiance et d’estime. L’excellent Lakanal, qui s’était fait dans le comité d’instruction publique le protecteur et l’ami officieux de la science et des arts, honorait sa jeunesse, suivant sa noble expression, en détournant ou adoucissant les coups qui les menaçaient. Sur sa proposition, le 17 mai 1793, l’Académie est autorisée à remplir les places vacantes dans son sein. Elle put s’en réjouir, mais non en profiter. L’ordre de se dissoudre suivit de près la permission de se compléter. Lakanal cependant veillait encore sur elle.

«Les membres de la ci-devant Académie des sciences, dit un décret rendu sur sa proposition, continueront de s’assembler dans le lieu ordinaire de leurs séances, pour s’occuper spécialement des objets qui leur ont été et pourraient leur être envoyés par la Convention nationale. En conséquence, les scellés, si aucuns ont été mis sur leurs registres, papiers et autres objets appartenant à la ci-devant Académie, seront levés, et les attributions annuelles faites aux savants qui la composaient leur seront payées comme par le passé et jusqu’à ce qu’il en ait été autrement ordonné.»

L’Académie pouvait se croire rétablie; meilleur juge que nous ne pouvons l’être, Lavoisier ne le pense pas; il écrivit à Lakanal:

«J’ai reçu avec une reconnaissance qu’il me serait difficile de vous exprimer l’expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous avez bien voulu m’adresser: j’en ai donné communication à quelques-uns de mes anciens confrères, qui partagent mes sentiments; malheureusement les circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce décret, et, quelque important qu’il soit pour le travail des poids et mesures et pour la suite des autres objets dont l’Académie avait été chargée, elle ne pourrait pas s’en servir dans ce moment sans paraître lutter contre l’opinion dominante du comité d’instruction publique et de la partie prépondérante de l’Assemblée.