«J’ay repceu une grand’joye, quand j’ay entendu que tu estoys consul: et prie les Dieux qu’ilz te donnent bon heur en ceste office, et te facent la grâce que tu la puisses administrer selon ta dignité et reputation, et la renommée de ton père. Car si je t’ay tousjours aymé et tenu cher, pource que je t’ay trouvé amy en toutes mes fortunes; à cause aussi que j’ay repceu plusieurs plaisirs de ton père, soit pour avoir esté deffendu par luy en mes infortunes, ou aorné en ma prosperité: il est besoing que je soys et que je doibve estre tout vostre, veu mesmement que ta mère (femme de singulière gravité et bonté) a faict, pour mon salut et dignité, plus beaucoup qu’il ne se peult espérer d’une femme. Parquoy je te prie, tant que je puis, que tu m’aymes et deffendes en mon absence. Adieu.»
Dans l’Epistre au lecteur qu’il a mise en tête de ce volume, Dolet annonce, comme complément de ses travaux sur la langue française, un grand dictionnaire vulgaire dont il garantit la prochaine impression... Hélas! le malheureux comptait encore sans le bûcher de la place Maubert!... Quoique nous ayons dans le même genre l’ouvrage bien connu de Nicot, celui de notre Estienne n’en est pas moins à regretter; et tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de notre ancien idiome, partageront, j’en suis convaincu, mon sentiment à cet égard. Quand je songe à l’érudition, à l’exactitude, à la puissante méthode, à la sévère conscience qui distinguent les Commentaires sur la langue latine, quel dommage, me dis-je alors malgré moi,—et cela, du fond du cœur,—quel dommage qu’on n’ait pu avoir de la même main deux pareils volumes in-folio de Commentaires sur la langue française... c’est-à-dire sur la vieille langue gauloise de Marot, de Desperiers et de Rabelais!
Au recto du dernier feuillet des Epistres familiaires, je découvre, à propos de notre savant imprimeur, un renseignement curieux, et que j’aurais grand tort de passer sous silence. Le voici; je ne saurais mieux terminer ce chapitre:
«Ce present Œuvre fut achevé d’imprimer, le XXVIII d’apvril 1542, à Lyon, chés Estienne Dolet, pour lors demeurant en rue Mercière, à l’enseigne de la Dolouëre d’or.»
[107] Ramus a donné, dans sa Grammaire françoyse (Paris, André Wechel, 1572, in-8o), la liste des grammairiens qui, avant lui, ont essayé de réformer l’abus de nostre escripture. Voici le passage en entier; on verra que Dolet y tient sa place:
«Je commenceray par la Grammaire gaulloyse ou françoyse anciennement celebrée par nos druydes, par nos roys Chilperic et Charlemagne, nagueres comme revoquée des enfers par le grand roy Françoys, traictée en diverses façons par plusieurs autheurs. Jacques Sylvius, qui est decedé en la profession royalle de medecine, la presenta à la royne Leonor à son advenement, et tascha de reformer l’abus de nostre escripture, et faire qu’elle convint à la parolle, comme appert par les characteres lors figurés par Robert Estienne, et pratiqués par toute la Grammaire. Geoffroy Tory, maistre du pot cassé, lors imprimeur du roy, en mit en lumière quelque traicté. Dolet en a composé quelque partie, comme des poins et apostrophes; mais la conduicte de ceste œuvre plus haulte et plus magnifique et de plus riche et diverse estoffe est propre à Loys Megret, combien qu’il n’ayt point persuadé entierement à ung chascun touchant l’orthographe. Jacques Pelletier a debatu subtillement ce poinct d’orthographe, en ensuivant, non pas les characteres, mais le conseil de Sylvius et de Megret. Guillaume des Autels l’a fort combattu, pour deffendre et maintenir l’escripture vulgaire. Lors, esmeus d’une si louable entreprise, nous en fismes aussi quelque coup d’essay, tendants à demonstrer que nostre langue estoit capable de tout embellissement et aornement, que les aultres ayent jamais eu. Les plus recens ont evité toute controverse, et ont faict quelque forme de doctrine chascun à sa fantaisie. Jean Pilot, Jean Grenier, Anthoine Caucie en latin; Robert Estienne en latin et en françoys; Joachim du Bellay, le vray Catulle des Françoys, a mis en lumiere une Illustration de la langue françoyse. Depuis, Henry Estienne a escrit la Conformité du langaige françoys avec le grec; et ne doubte point (s’il s’adonne à ceste estude) qu’il ne nous donne ung aussi riche Tresor de la langue françoyse, comme il nous a donné de la langue grecque. Nagueres J. A. de Baïf a doctement et vertueusement entreprins le poinct de la droicte escripture, et l’a fort esbranlé par ses vives et pregnantes persuasions.»
[108] On a, dans le même genre, d’un contemporain de Dolet, Guillaume Paradin de Cuiseaux:
Histoire de nostre temps (depuis l’avénement de François Ier jusqu’en 1558). Lyon, de Tournes ou Michel, 1558, in-16.
Cet ouvrage de Paradin n’est point sans mérite. Comme Dolet, l’auteur l’écrivit d’abord en latin, et en publia plus tard la traduction et la continuation en français.