«—Serons-nous à ceste heure vaincus par les Françoys sans nous venger, nous ausquelz on a tousjours attribué toute louange en faict d’armes, nous ausquelz à grand’peine l’invincible Cæsar peult resister au temps passé? Sera-t-il dict que la vertu tant excellente de noz predecesseurs preigne fin en nous? Nostre loz et renommée anticque sera elle ainsi conculquée et deprimée par nostre deffault? Nos forces ne sont encore bien attainctes au vif; les Françoys n’ont encores soustenu qu’ung commencement de bataille. Demain au matin ils congnoistront que sçavons faire, moyennant qu’ayons bon cueur et deschassions toute craincte, usantz de nostre magnanimité anticque. Noz ennemys ne nous surmontent ny par multitude ny par usage d’armes: faisons donc que de hardiesse et prouesse ilz n’aient advantage sur nous. Il n’y a aucune volonté divine à nous adversaire; ce sont touts mortelz contre lesquelz debvons combattre, nous avons aultant de mains et aultant d’armes qu’eulx. Parquoy faisons en sorte que l’on die par cy après qu’avons vaincu ung roy de France, comme les plus puissantz de touts; faisons que ce comble de louange soit adjousté à nostre renom premier. En ceste sorte toutes nations estranges craindront par cy-après d’entrer en bataille contre les Suysses.»
«Par telles exhortations les bandes des ennemys furent si fort esmeues, qu’elles ne desiroient aultre chose que ruer sur les Françoys, se persuadantz estre ung acte fort honorable que de mourir en bataille ou reporter en leur païs leurs enseignes triumphantes de la deffaicte d’ung roy. Et en telle ardeur de combattre estoit l’ung et l’aultre camp, consumant la nuict en menaces horribles, et n’attendant aultre chose que le jour pour recommencer le conflict.
«Le jour venu, tabourins, fifres et trompettes commencerent à sonner asprement des deux costés. Les Suysses encharnez sur les Françoys retournèrent hardyment au combat, faisantz grand effort sur noz gens; mais ilz furent recullez et fort endommagez par l’artillerie, qui feit merveille de bien tirer soubz la conduicte du seneschal d’Armignac, où il acquist gros honneur. Et de l’aultre part, les Françoys se voïantz les plus fortz augmentèrent leur courage, et commencèrent à entrer bien avant sur les Suysses. Comme ung loup enragé de faim, se trouvant en la troupe ou de brebis ou de chievres, avec la gueulle ouverte et son chef incliné, se repaist du sang de tel bestail, et se lave la gorge à l’occision d’icelluy; puis, par mespris, chasse devant luy le remanant des bestes vivantes, et se baigne au sang de celles qu’il voit couchées par terre: non aultrement faisoient les Françoys contre les Suysses; et d’aultant plus que lesdictz Suysses s’efforçoient de mectre en roupte les Françoys, d’aultant plus les Françoys se trouvoient resistantz et courageux au combat.
«Neantmoins, pour tout cela, l’ardeur d’ung costé et aultre ne cesse, mais s’augmente de plus en plus en combattant; et ne sçait-on en quelle part doibt incliner la victoire, tant est la fin de ce conflict douteuse. Maintenant les Suysses prennent courage, et cuident avoir surmonté les Françoys; maintenant les Françoys se pensent estre victorieux. En tel espoir, le conflict dure long temps, et n’est à presupposer que d’ung costé et aultre les cappitaines et chefz de l’armée ne feissent leur debvoir de bien instiguer leur souldarts à combattre vaillamment. Tout ainsi que si les vents s’eslievent en l’air, de couraige et force semblable combattantz entre eulx, ny les ungs ny les aultres ne se veulent montrer inferieurs; les nues tiennent bon, la mer tient bon, le conflict est doubteux long temps, et quant aux vents, chascun d’eulx pretend la victoire: en telle obstination combattoient l’ung contre l’aultre Françoys et Suysses. Mais, à la fin, Mars commença à adherer à la partie des Françoys, et delaissa les Suysses. Ce que voïantz lesdictz Suysses, et cognoissantz leur perte et desarroy, tournèrent le doz et s’enfuirent vers Millan; et n’eust esté la poulcière, jamais ne s’en fust saulvé cent. Toutefois, pour leur roupte, ils ne laissèrent de faire front en partie, et cachèrent leur fuyte le plus honnestement qu’ils peulrent, se retirantz comme ne se voulantz retirer. En la sorte qu’ung serpent se trouvant au chemin, si quelcque charrette luy passe par dessus, ou si quelcque voyageur le persecute de coups de pierre et le laisse demy mort, bien en vain allors il commence de se contourner, ouvrir ses yeulx ardentz plus que devant, et siffler à toute oultrance, haussant le col plus que de mesure; la partie blessée retarde son effort, et à la fin est contrainct, tellement quellement, trouver refuge en son pertuis et eviter l’instance du voïageur: en semblable figure les Suysses se commencèrent à retirer, et tourner le doz aux Françoys victorieux. Toutesfoys il en demeura de quinze à seize mille, tant au camp que par les chemins, en fuyant vers Cosme et Millan. Les Venitiens vindrent au secours soubz la conduicte de messire Barthelemy d’Alviane, et aussi le filz du comte Petiliane, qui donnèrent sur la queue desdictz Suysses et aultres gens qui estoient venuz avec eulx: car ils estoient sortiz de Millan trente et six mille combattantz, tant à pied qu’à cheval.
«Plusieurs princes de France et d’ailleurs, tenantz le party du roy, furent vaillamment occiz en ceste bataille et seconde journée; et entre aultres: le filz du comte de Petiliane; le seigneur de Hymbercourt; François monsieur, frère puisné du duc de Bourbon; monseigneur Charles de la Trimouille, prince de Thalemont, filz du seigneur de la Trimouille, lequel estoit aussi avec le roy. Aussi y furent occiz: le comte de Sanxerre; le seigneur de Bussy; le cappitaine Mouy, et aultres cappitaines et gens de bien. Une bande desdictz Suysses, qui s’estoient retirez à l’avant garde que conduisoit le duc de Bourbon, comme gens aveuglez, se misrent en une cassine, où ledict seigneur de Bourbon les feit tous brusler. Or, enfin, la gendarmerie de France ne cessa de les poursuivre, tant que l’haleine des chevaulx peult durer.»
Il y a, si je ne me trompe, du mouvement, du drame et de la vie, dans ce vaste tableau d’histoire nationale, dans ce récit à la Tite-Live d’une bataille épique à laquelle nous pouvons encore songer avec orgueil. N’y retrouvons-nous pas, en effet, la France militaire du seizième siècle, aussi rapide, aussi foudroyante, aussi indomptable dans son élan sur l’ennemi, que la France de nos jours? Franchement, j’aime à sentir vibrer, au cœur de mon héros, la fibre patriotique en même temps que le classique enthousiasme, et la religion du pays à côté du culte de Cicéron. Il y a place pour tout dans une grande âme! Malgré des latinismes un peu trop fréquents, la prose française de notre Estienne me paraît presque toujours à la hauteur du noble sujet qu’elle retrace. Ce vieux style, aux naïves rudesses, ne s’ajuste pas trop mal, il me semble, à la taille des hommes de fer du combat des géants.
Après l’historien, voyons maintenant le traducteur. L’échantillon suivant, précédé du texte original dont il est la reproduction, pourra suffire à faire connaître Dolet sous ce rapport. Je l’emprunte à ses Epistres familiaires de Marc Tulle Cicero, père d’eloquence latine, etc. (fol. 203, recto et verso):
«M. T. Cicero, procos., C. Marcello, Cos. design., s. p. d.
«Maxima sum lætitia affectus, quum audivi, te consulem factum esse: eumque honorem tibi Deos fortunare volo, atque a te pro tua parentisque tui dignitate administrari. Nam quum te semper amavi dilexique, tum mei amantissimum cognovi in omni varietate rerum mearum; tum patris tui pluribus beneficiis vel defensus tristibus temporibus, vel ornatus secundis, et sum totus vester, et esse debeo; quum præsertim matris tuæ, gravissimæ atque optimæ feminæ, majora erga salutem dignitatemque meam studia, quam erant a muliere postulanda, perspexerim. Quapropter a te peto in majorem modum, ut me absentem diligas atque defendas. Vale.»
«M. T. Cicero, proconsul, à C. Marcellus, consul designé, salut.