Au surplus, pour mettre mes lecteurs en mesure d’apprécier, d’une manière à peu près complète, le style historique de Dolet, je vais transcrire d’un bout à l’autre son récit de la bataille de Marignan:

«Les Françoys partirent de Novarre, qui ne fut pillée par le commandement du Roy, et s’en allèrent à Bufferole. Cependant le Roy eut nouvelles qu’entre luy et les Suysses l’appoinctement avoit esté faict, conclud et accordé, moyennant certaine grosse somme de deniers, qu’il feit delivrer pour leur envoyer par le seigneur de Lautrec, lequel en eut la charge. Et comme on portoit ledict argent, les Suysses furent preschez et subornez par le cardinal de Syon, qui tenoit le party du duc Maximilian: en sorte que, contre leur foy et promesse qu’ils avoient donnée et faicte aux gens du Roy, aveuglez de l’ambition qu’ils avoient de dominer sur les roys et princes (comme ils s’attendoient bien par le moïen de ceste guerre), deliberèrent de faire ung villain et lasche tour. Qui estoit de surprendre le Roy et son armée, cependant qu’on leur portoit ce qu’il leur avoit esté promis. Et d’advantage, ils avoient deliberé de prendre l’argent du Roy, et après ce luy donner la bataille, comme ils feirent, n’ayantz aulcun esgard à justice et equité. Mais la fin miserable de leur entreprinse donne à entendre aux hommes, quelle meschanceté c’est de contrevenir à la foy compromise. Parquoy en ce lieu apprenez, traystres et violateurs de foy, comme il est desplaisant à Dieu omnipotent d’user de trahison, et esmouvoir guerre où paix est accordée.

«Le Roy fut adverty de ceste trahison, à l’heure qu’il pensoit que les Suysses comptassent son argent; et sceut la verité, qu’ilz estoient jà près de luy pour luy livrer bataille: dont il ne s’estonna. Comme ung lyon magnanime environné d’une troupe d’animaulx, bœufs, ours, loups, chiens, pour tout cela ne s’estonne, mais d’ung seul tremblement de sa hure espouvante ceste tourbe audacieuse; et s’il advient que, en derrière, par morsures clandestines il soit blessé, lors par sa force victorieuse il deffaict telle vermine: en ceste sorte le Roy, ayant enduré pour ung temps l’insolence des Suysses, et congnoissant qu’ilz s’efforçoient de le dompter, jaçoit qu’il fust jeune, se delibéra de les attendre et d’estre le premier en ce labeur. Où il ne s’espairgna, et voulut bien rabattre l’orgueil d’une nation qui se dict estre née aux armes.

«Le quatorziesme jour de septembre, mil cinq cents et quinze, environ trois ou quatre heures après mydi, les Suysses accompaignez des Millannois vindrent frapper sur l’armée de France, qui estoit au champ Saincte-Brigide, près Marignan. Les Françoys ne s’esbahirent aulcunement, et, sur touts, les adventuriers se porterent très-bien, et supplièrent le deffault des Allemands de la bande noyre, qui avoient tourné le doz, pensantz que le Roy eust intelligence avec les Suysses, et qu’on les voulust deffaire. Lesquelz incontinent après, advertiz de la verité, se misrent en debvoir et frapperent sur les Suysses: desquelz les adventuriers françoys (qui n’estoient que deux mille, ou environ) avoient deffaict une bande de quatre mille. Les aultres bandes se misrent à frapper sur la bataille où estoit le Roy, et s’attendoient bien de mectre en desarroy les Françoys, comme ilz avoient faict à Novarre, l’an mil cinq cents et treize. Mais l’artillerie besongna si bien avec les hommes, que les Suysses ne furent pas les plus fortz. Non dissemblable fureur convertit en ire deux taureaux courantz du hault d’une montaigne après une vache chaulde. L’un et l’aultre se faict guerre, front contre front, cornes contre cornes. Ainsi entrelassez se donnent plusieurs coups, se fichant les cornes dans la chair l’ung de l’autre: tant qu’on leur voirroit le col et espaules rougir de sang. Si n’est leur combat fini jusques à ce que l’ung, vaincu, fasse tel bruict par sa voix, que ciel, et terre, et lieux circunvoisins en retentissent. En telle ardeur estoient les Françoys et Suysses meslez ensemble, ne craignantz, d’ung costé et aultre, ou coups ou plaies: comme ung sanglier eschauffé ne crainct en rien la morsure des chiens, et ne daigner eviter espée ou dart du veneur.

«Les Suysses de plus en plus assailloient les Françoys à eulx resistantz; et combien qu’ilz se sentissent les moindres, pour cela n’estoit remise leur ardeur, mais de plus en plus s’efforçoient d’entrer sur les Françoys. De l’aultre part, les Françoys tenoient bon et faisoient une merveilleuse tuerie sur leurs ennemys. Sur ce conflict la nuit survint, qui n’empescha toutesfois que d’ung costé et aultre le combat ne fust maintenu, pour ce qu’il y avoit pleine lune. Et lors il y eut grande effusion de sang: car ilz estoient tant encharnez les ungs sur les aultres, que jamais ne se departirent tant qu’ilz se peurent recongnoistre. Voire et si, entrerent au camp l’ung de l’aultre. Et pour abuser les Françoys, les Suysses, en ceste obscurité de la nuit, crioient: France! France! et neantmoins tuoient les Françoys. A la fin, chascun fut contrainct de cesser après que la lune fut couchée. Et lors chascun cherchoit son ennemy, comme ung lymier chercheroit sa proye si elle luy estoit eschappée.

«Ceste nuict là n’y eut aulcun repos en tous les deux camps. Et eust on dict que ce premier conflict estoit une flamme grande dedans laquelle on jecte une goutte d’eau qui ne la peult estaindre, mais plus tost augmenter; ou bien que c’estoit ung ulcere attainct d’ung coup d’ongle sans estre purgé de son infection; car, pour toute la tuerie precedente, l’ardeur de ces deux camps n’estoit amoindrie; mais, d’ung costé et aultre, on n’eust ouy toute la nuict que menaces de mort et d’ung combat plus cruel que devant. Ceulx qui estoient blessez esperoient se venger le lendemain sur leurs ennemys; ceulx qui estoient entiers et sans blessure enrageoient d’entrer au combat et donner coups ou en recepvoir. Et ainsi, les ungs et les aultres ne desiroient aultre chose que le retour du jour pour renouveler la bataille.

«Cependant le roy Françoys, de son costé, visitoit son camp et incitoit ses gens de guerre pour le lendemain en telles paroles:

«—Et ainsi, ainsi triumphe de son ennemy la nation françoyse (ô compaignons), et ne peult estre domptée par armes. Le Suysse est rompu, la victoire est nostre. Que tel honneur, que telle gloire ne nous soit ostée! Et si aulcune affection de renom vous esmeut, si aussi je me suis promis par vostre vertu la victoire (que jà eussions sans la nuict survenue), que demain chascun de vous se monstre couraigeux et ne se laisse surmonter. O que les Suysses sont bien gens pour vaincre et la nation françoyse et le roy des Françoys! Seriez-vous si depourveuz de cœur d’endurer telle injure?»

«Par telle maniere le roy Françoys alloit çà et là, exhortant ses bandes, incitant ceulx qui d’eulx-mesmes estoient assez enflammez. A telle exhortation, chascun augmentoit son couraige, conspirant la deffaicte universelle des Suysses, et sembloit à veoir que ce feussent tigres qui ont perdu leurs petitz. Telle beste en telle infortune est remplie de fureur et monstre bien semblant de vouloir perdre la vie pour se venger du rapteur; elle court çà et là toute enragée, aguisant ses dents et ongles à toutes heurtes, et s’il advient qu’elle rencontre le larron de sa lignée, c’est merveille de veoir la rage qu’elle exerce sur iceluy, en façon qu’elle n’est contente de le mectre en mille pieces. De telle fureur doncq estoient esprins les Françoys contre les Suysses quand ce viendroit à l’aulbe du jour pour se mectre en combat.

«De l’aultre part, les cappitaines des Suysses faisaient leur debvoir d’inciter leurs gens, et les eschauffoient par telz dictz: