Le procès dont il vient de parler fut, sans doute, celui qui surgit à Lyon, vers 1538, entre les maistres imprimeurs et leurs compaignons, parce que ces derniers s’étaient bandez ensemble pour constraindre les maistres imprimeurs de leur fournir plus gros gages et nourriture plus opulente. Cette coalition des ouvriers imprimeurs occasionna l’édit du 28 décembre 1541[115].

Mais ce n’était rien encore que cette haine mortelle et inimitié capitale des maistres imprimeurs: la monacaille du temps gardait à notre pauvre Estienne une rancune bien autrement terrible. Elle n’avait pas oublié (ces gens-là n’oublient jamais!) la grêle d’épigrammes[116] dont il avait criblé le capuchon; elle sentait toujours au cœur, comme une gangrène corrosive, la blessure que notre courageux savant lui avait faite, en foudroyant dans ses Commentaires le sacrilége complot des sorbonistes contre l’art typographique[117]. Et puis, comment lui pardonner les sobriquets indécents dont il avait affublé tous les membres de cette auguste Sorbonne, dans son édition de Rabelais[118]? N’avait-il pas, en outre, imprimé les Œuvres de maistre Clément Marot, cet infâme qui mangeait du lard en plein vendredi, sans craindre une indigestion providentielle? Que dis-je? n’était-il pas lui-même «reprins d’avoir mangé chair en temps de karesme, et aultres jours prohibez et deffenduz par saincte Eglise[119]?» N’était il pas accusé d’avoir dit, à ce propos, «qu’il pouvoit aussy bien manger de la viande, comme le pape le vouloit constraindre à manger du poisson[120]?» Enfin, pour combler la mesure des attentats, ne publiait-il pas la saincte Escripture en langue vulgaire?...

Traduire la Bible dans l’idiome des masses! admettre le menu peuple, aussi bien que les Scribes et les Pharisiens, à l’examen sur pièces de la vérité catholique!... Haro, haro sur l’impie!...

...........Quel crime abominable!

Rien que la mort n’était capable

D’expier ce forfait. On le lui fit bien voir!

Provisoirement, on dénonça Dolet à la sainte inquisition. Frère Matthieu Orry, inquisiteur, et maistre Estienne Faye, official et vicaire de l’archevêque et comte de Lyon, rendirent, le 2 octobre 1542, une sentence par laquelle ils déclaraient bel et bien «le dict Estienne Dolet maulvais, scandaleux, schismaticque, hereticque, fauteur et deffenseur des heresies et erreurs, et comme tel, le delaissoient reaulment au bras seculier[121]».

Le bras séculier, c’était tout simplement la mort... et quelle mort!... la corde ou le feu!

J’y songe: avant d’aller plus loin, un mot sur ce digne frère Matthieu Orry.

Dans le procès, on l’appelle Oroy; mais le véritable nom de ce révérend personnage était, à ce qu’il semble, Orry. Il avait été promu à la charge d’inquisiteur de la foi, par des lettres patentes du 30 mai 1536; et il fut confirmé dans ces pieuses fonctions par un édit de Henri II, du 22 juin 1550[122].