«Non! ce n’est pas cette foule pieuse qui s’afflige, mais Dolet lui-même.»

Je ne sais, en vérité, pourquoi la plupart des biographes d’Estienne, qui cependant ne lui ont pas épargné les contes, ont si facilement révoqué en doute cette curieuse anecdote. Il est possible, je le veux bien, qu’on l’ait inventée après coup; il est possible, en un mot, qu’elle ne soit pas vraie: mais, à mon avis, elle est parfaitement vraisemblable; elle est tout à fait dans le goût de l’époque, dans le caractère français de tous les temps, et surtout dans celui de Dolet. Il n’y avait que lui pour trouver un calembour pareil en face du bûcher, comme il n’y avait qu’un lieutenant criminel pour lui répondre aussi sagement que le déclare maître Jacques Severt.

On s’est appuyé sur une lettre[138] écrite de Paris par un certain Florent Junius, le 23 août 1546, pour assurer qu’à son dernier moment, notre Estienne s’était repenti de ce qu’on appelle ses erreurs. Cette lettre porte, en effet, qu’après avoir terminé les apprêts du supplice, l’exécuteur avertit le patient de songer à son salut, et de se recommander à Dieu et aux saints. Comme Dolet ne se pressait guère, et qu’il continuait toujours à marmotter quelque chose, cet homme lui déclara qu’il avait ordre de lui parler de son salut devant tout le monde (plaisant directeur de conscience!). «Il faut, lui disait-il encore, que vous invoquiez la sainte Vierge et saint Estienne, votre patron, de qui l’on célèbre aujourd’hui la fête (on la célébrait d’une façon peu commune, il faut en convenir!); et si vous ne le faites pas, je vois bien ce que j’aurai à faire.»

Qu’est-ce donc que l’homme de la justice humaine avait à faire, dans le cas où la victime aurait refusé de se soumettre à ses injonctions? Un retentum qui suit l’arrêt, va nous l’apprendre. Ce retentum est ainsi conçu:

«Et neantmoins est retenu in mente Curiæ (dans l’intention de la Cour), que, où le dict Dolet fera aulcun scandale, ou dira aulcun blasphème, la langue luy sera coupée, et sera bruslé TOUT VIF[139]

Voilà qui nous explique à merveille la prétendue conversion d’Estienne; il aura trouvé, sans doute, qu’il lui suffisait d’être simplement pendu, et de n’être brûlé du moins qu’après sa mort. Conformément au formulaire du bourreau confesseur, il récita donc en latin la courte prière que voici:

«Mi Deus, quem toties offendi, propitius esto; teque Virginem Matrem precor, divumque Stephanum, ut apud Dominum pro me peccatore intercedatis.»

«Mon Dieu, vous que j’ai tant offensé, soyez-moi propice; et vous aussi, Vierge Mère, je vous en conjure, ainsi que saint Estienne: intercédez là-haut pour moi, pauvre pécheur!»

Il avertit ensuite les assistants, toujours sans doute par crainte du retentum, et soufflé par le pieux bourreau, de lire ses livres avec beaucoup de circonspection, et protesta plus de trois fois qu’ils contenaient bien des choses qu’il n’avait jamais entendues[140].

Un instant après, il était, suivant la teneur de sa sentence, pendu d’abord et brûlé ensuite, sur cette place Maubert de sinistre mémoire[141].