Vultu, quem habet tectum ægide

Pallas. Quid? an vim numinis tanti feres,

Imbellis et mollis dea[25]?

«A quoi bon, Vénus, attaquer mon cœur par un nouveau feu? Je me suis endurci contre tes flammes. Certes! je n’ai plus rien, à présent, de commun avec toi. Tant que m’emportaient la fougue d’une aveugle jeunesse et la chaleur d’un âge sans frein, j’ai peut-être, plus qu’il ne convenait à la chasteté, servi sous ton empire: il m’était doux d’être vaincu par ce coquin d’Amour. Mais aujourd’hui je sens qu’un autre feu me maîtrise, moi qu’embrasa trop longtemps ton incendie; un autre feu me maîtrise, le feu sacré de la pudique Pallas. Ni ton enfant porte-carquois, ni toi-même par aucune ruse, rien ne pourrait le chasser de mon âme, lui faire céder la place aux sales polissonneries. Va te faire pendre, déesse impudique; va, cruelle peste des mortels. Si tu ne décampes sur l’heure, pour t’en aller au diable; si tu ne cesses de me harceler, tu auras affaire au sanglant visage de la Gorgone, que tient caché sous son égide... qui?... Pallas!... Eh bien! tiendrais-tu jamais tête à si grande divinité, toi, lâche et flasque déesse?»

O mon noble Estienne! tu avais raison, tu avais cent fois raison dans ta généreuse colère. Ames artistes, mâles natures, qui, comme lui, voulez vivre de la grande vie de l’intelligence, répétez, répétez sans cesse un pareil anathème. Oui! répétez sans cesse, avec le géant scientifique du seizième siècle:

Arrière la volupté terrestre et ses amorces fallacieuses! Arrière l’amour terrestre et ses spasmes énervants, et ses furieux désirs, toujours inassouvis! Arrière tout ce désespoir, arrière tout ce néant! Abi in malam crucem, dea impudica!

Sur ce globe de boue, dans ce monde de misères et de déceptions,—soyez-en tous bien convaincus, jeunes hommes qui pouvez me lire,—il n’y a qu’une passion qui soit digne des grands cœurs: c’est le culte de la pensée, la religion de l’étude, l’amour saint du travail!

Poursuivants aveugles de l’introuvable moitié de votre âme, il n’y a qu’une maîtresse, ici-bas, qui ne trahisse jamais ses adorateurs: c’est la science!

Amour de la science! amour sublime et divin! tu es le seul, et je dis vrai, qui s’accroisse avec le temps; le seul qui, dans l’objet aimé, fasse découvrir tous les jours des perfections nouvelles; le seul enfin, sur la terre, où l’on n’arrive jamais au bout de la jouissance et de l’illusion[26]!

On trouvera peut-être, à ce propos, que je mets beaucoup trop de chaleur dans mon style d’historien. Une simple page de biographie, me diront certains lecteurs, ne doit pas s’écrire absolument sur le ton d’un dithyrambe. Je le sais. Mais j’ai le malheureux défaut de penser avec le cœur, plus souvent encore qu’avec la tête. Après tout, on ne peut exiger de moi qu’une chose, amplement suffisante à elle seule, pour donner sa raison d’être au présent travail: je veux dire, l’exactitude la plus scrupuleuse dans le narré des faits. Cette chose-là, je puis la garantir d’avance, autant que dix années d’études sur Dolet me donnent le droit de parler ainsi. Quant au reste, appréciation plus ou moins calme des événements que je raconte, sympathie plus ou moins vive pour mon héros, tout cela me regarde... d’autant plus qu’il sera toujours facile de n’en prendre que ce qu’on voudra.