Les pièces de vers que j’ai citées plus haut ont, à mes yeux du moins, une franchise d’allure, un primesaut d’expression, en un mot, une originalité bien rare parmi les poëtes latins modernes. Il me semble qu’elles peignent leur homme des pieds à la tête; on y retrouve Dolet tout entier; c’est bien là son caractère âpre, brusque et hardi. Malgré cela, le croirait-on? son talent poétique a été complétement nié par quelques écrivains, entre autres Buchanan et les deux Scaliger, Jules-César surtout. Pour commencer par Buchanan, il a décoché, ou plutôt asséné à notre Estienne les deux épigrammes suivantes... qui ressemblent à des épigrammes, comme des massues ressemblent à des flèches. Voici la première:
Carmina quod sensu careant, mirere, Doleti?
Quando qui scripsit carmina, mente caret.
«Pourquoi s’étonner que les vers de Dolet manquent de sens? L’auteur en avait-il?»
Et voici la seconde, d’un genre aussi fort:
Verba Doletus habet (quis nescit?) splendida: verum
Splendida nil præter verba Doletus habet.
«Dolet, personne ne l’ignore, a des mots splendides: mais... c’est tout.»
Comme c’est méchant!
Au surplus, je dois laisser au lecteur à décider, d’après les vers latins de Dolet que j’ai déjà transcrits, et d’après ceux que je transcrirai encore toutes les fois que l’occasion s’en présentera, si réellement il a manqué de sens, lui aussi bien que sa muse, et si vraiment il n’avait pour tout bagage que des mots splendides. Passons au terrible autocrate de l’empire littéraire, Scaliger Ier, dit Jules-César! Si nous voulons bien l’en croire sur parole, Dolet a faussé, corrompu, vicié l’iambe latin (Doletus iambos vitiavit). Aussi, déchaîne-t-il à ses trousses l’iambe lui même, l’iambe personnifié. Gare à toi, pauvre poëte!