Qui de beaulté honneur te font;

Tu as surtout le noble lieu,

Nostre-Dame, avec l’Hostel-Dieu.

N’en doutons pas: notre Estienne, de retour enfin dans son cher Paris, a dû ressentir quelque chose de cet enthousiasme naïf et sincère. Pouvait-il prévoir la dernière caresse que lui réservait cette mère si tendre... le baiser des flammes catholiques, en place Maubert, à deux pas de Nostre-Dame, le noble lieu!

Il me semble voir le jeune humaniste, à cette époque décisive de sa vie. Fatigué par une veille laborieuse, il vient de s’assoupir malgré lui devant sa lampe qui s’épuise à son tour, devant sa table de travail encombrée de livres et de manuscrits; sa main sèche et nerveuse a laissé retomber la plume qui, tout à l’heure encore, écrivait une page de plus des Commentaires sur la langue latine; une foule d’images confuses passent et repassent à l’horizon vague de ses rêves.

En ce moment, deux femmes surgissent: l’une, blonde et souriante; l’autre, brune et sévère.

«Jeune homme, lui dit celle-ci, te voilà maintenant au seuil de ta destinée virile. Je suis ta mère, enfant! je suis la Science... Viens avec moi.

«Guidé par mon flambeau, tu pénétreras sans crainte les lointaines ténèbres du passé; tu comprendras le présent, tu devineras l’avenir; tu sonderas les profondeurs de l’océan, et le cœur humain, plus profond encore; tu passeras la grande revue des générations éteintes, qui toutes défileront sous tes yeux, avec leurs lois, leurs mœurs, leurs langues, leurs sentiments et leurs actes, leurs passions et leurs pensées, leurs préjugés et leurs misères; comme Archimède, enfin, tu saisiras le monde entre les deux branches de ton compas, et tu entreras de vive force dans l’immense secret de Dieu!»

«Jeune homme, reprend d’un ton suave l’autre apparition, écoute-moi plutôt, car je suis à moi seule la vérité et la vie. Je suis ta sœur, ô mon frère! je suis la Poésie... Viens avec moi.

«Ne va point pâlir sur de vieux in-folio, sur une lettre morte. Mon livre est bien plus beau que celui de la Science; car il s’intitule la nature, le printemps, la jeunesse, la femme, l’amour, l’éternelle splendeur! Au lieu de t’ensevelir, vivant cadavre, dans le sépulcre nauséabond de l’étude; laisse-toi conduire, de ma main blanche et douce, à l’ombre des vertes feuillées qui frissonnent, aux marges des frais ruisseaux qui chantent; viens, te dis-je, viens écouter et reproduire les grandes voix du ciel et de la terre, les ineffables harmonies d’en haut, les délicieux soupirs d’en bas. Savoir n’est rien, sentir est tout!»