Il hésite, le savant; il hésite, le poëte. Il regarde, l’une après l’autre, les deux fées qui le sollicitent. L’une est si jolie! l’autre est si belle! Mais, au bout d’une seconde, l’éclair de la décision vient illuminer son mâle visage.
«Oh! s’écrie-t-il dans un fervent transport. Dieu me préserve de choisir entre vous! Toutes deux vous êtes saintes, et toutes deux je vous aime. Je me sens le cœur assez vaste pour vous y loger ensemble, pour y enfermer à jamais votre double amour. Comme le démon de l’Evangile, je m’appelle Légion! Votre culte fraternel m’accompagnera jusqu’à la tombe; jusqu’au dernier moment je chanterai, jusqu’au dernier moment j’étudierai. Et c’est ainsi que j’atteindrai l’heure, l’heure salutaire et divine, où, dégagé de mon enveloppe périssable, affranchi de la terre et des hommes, je serai poëte avec les anges, et savant avec Dieu!»
O quando sancta se dabit,
Quæ nescit hostem patria!
Dolet tint parole: il fut fidèle toute sa vie à ce double culte, à cet amour sacré de la poésie et de la science. Une troisième sœur, la Musique, vint également prendre place dans cette grande âme. C’était la seule distraction qu’il se permît, en même temps que les vers latins ou français, pour faire trêve à ses absorbantes préoccupations de philologue; et c’est lui-même qui nous a transmis cette curieuse confidence, avec son habituelle chaleur de style. Écoutons-le parler:
«Chacun vante son plaisir. Et moi, n’en ferai-je pas autant pour le mien, surtout quand il est si honnête, si pur, si cher à tout esprit d’élite? Oh! si, j’en parlerai... Quel est donc ce bonheur qui m’enivre? La table? l’ivresse? le luxe effréné des vêtements? la danse? le jeu? l’amour? Pas le moins du monde. La musique, l’harmonie, voilà ma seule volupté. Quoi de plus propre, en effet, à remuer comme à calmer les âmes? Quoi de plus efficace pour éteindre le feu de la colère, ou pour en accroître l’intensité? Quoi de plus convenable pour distraire l’esprit d’un homme de lettres? Le jeu, le vin, la table, l’amour, ce sont là des passe-temps dont je m’abstiendrai sans peine, ou dont je n’userai, du moins, qu’avec modération. Mais il n’en est pas de même de la musique; elle seule, entre toutes les jouissances d’ici-bas, me séduit, me captive, me plonge dans un océan d’extases! Je lui dois ma vie, je lui dois tous mes studieux efforts. Ah! soyez-en bien convaincus: je n’aurais pu supporter, comme je l’ai fait, le travail assidu, colossal, immense de mes Commentaires, si la musique, avec sa voix tantôt imprégnée d’une douceur qui me charmait, tantôt vibrante d’une énergie dont j’étais enflammé, ne m’eût rappelé sans cesse à ma rude tâche de glossateur, au moment même où un accès de dégoût me la faisait rejeter bien loin[63]!»
[55] Voir la première harangue, p. 125, 126 et 127.
[56] Son nom allemand était Greyff; il eut raison de lui donner une forme latine, afin de le rendre un peu plus euphonique. Natif de Reutlingen, en Souabe, Gryphius mourut à Lyon en 1556, et survécut par conséquent dix années à notre Dolet. Un poëte contemporain, Charles Fontaine, lui consacra le ridicule quatrain que voici:
La grand’griffe qui tout griffe,
A griffé le corps de Gryphe;