On a remarqué sans doute, au commencement de cette citation, les mots que j’ai soulignés: Pourvu que Dieu lui prête vie. Dolet n’était pas le seul, cette parenthèse en est la preuve, que poursuivît le pressentiment de sa lugubre fin.

Cette fois cependant, le roi lui fit grâce, comme on l’a vu plus haut; mais la haute clémence du protecteur des lettres n’empêcha pas instantanément l’action des lois contre notre Estienne. Bon gré, mal gré, l’humaniste dut se rendre en prison. Seulement, armé de l’ïambe latin, qu’il maniait parfois avec toute la nerveur d’Archiloque, il soulagea plus tard, dans une violente invective, sa profonde rancune contre le juge qui l’avait décrété de prise de corps.

«Non! s’écria-t-il en s’adressant à ce personnage, non! ce n’est point un accès de folie, ce n’est point un élan de haine qui a pu m’entraîner au meurtre d’un homme. C’est au nom d’une loi formelle de la nature que j’ai repoussé la force par la force; en un mot, j’étais dans mon droit, lorsque en homme de cœur j’ai brisé l’affreuse attaque d’un sicaire. Et voilà pourquoi tu me fais incontinent plonger dans un cachot, jeter dans les fers? Voilà pourquoi tu prétends, au moyen d’une charmante pendaison, me voir la pâture des mouches, des vers et des corbeaux? Va! telle n’est pas la destinée que me réserve Pallas, dans son cœur maternel. Souffre donc que j’aie fait ce que la nature tolère et même conseille; ou bien avoue franchement que, sous ta face d’homme, vivent incarnés en toi des milliers de tigres, ou je ne sais quoi de plus monstrueux, de plus atroce encore que des tigres. En avouant de la sorte ta cruauté inouïe, tu rendras hommage à la vérité[96]

C’était déjà le second emprisonnement que notre Estienne avait à subir. Il ne comptait pas, il est vrai, sa première et courte détention dans les geôles de Toulouse; mais il lui fallut bien, à cette fois, prendre la peine de compter. Le pauvre savant ne put s’arracher aux griffes de ces voraces justiciers du seizième siècle, qu’après mainte sollicitation désespérée, mainte anxieuse requête, adressée coup sur coup, soit en vers, soit en prose, au cardinal de Tournon, établi par François Ier régent du royaume, tandis que ce prince marchait lui-même à la tête de ses armées.

Je me suis demandé plus d’une fois s’il n’eût pas mieux valu, pour Dolet, succomber alors, en toute sève, en pleine gloire, sous les coups de son lâche agresseur; et si la Providence n’avait pas été cruellement injuste envers cette grande victime, en la réservant pour cette mort atroce et ignominieuse qui, dans la suite, fut son partage. Mais non! j’avais tort: il fallait que la pensée eût son martyr; il fallait que la foi du progrès eût son confesseur, son athlète victorieux, couronné de la palme des élus; il fallait, en un mot, que l’horrible flamme du bûcher de la place Maubert se reflétât de siècle en siècle, sanglante et indélébile, sur les fronts maudits des inquisiteurs, sur les faces de Caïn de tous ces impuissants bourreaux de l’intelligence!

[92] Fati invidia, comme il l’appelle lui-même.

[93] Retrouvées par M. A. Taillandier dans les registres criminels du parlement de Paris, et publiées chez Techener, en 1836.

[94] Dans les pièces déjà citées, on le désigne tantôt sous l’appellation de Guillaume Compaing, tantôt sous celle de Henry Guillot, dict Compaing.

[95] Il tint parole, ou à peu près, au moyen de ses Fata Regis, ouvrage que j’ai déjà mentionné.

[96] Carm., II, 5.