D’ung vray marchand, en vendant à chascun,
Tant que soubvent ne m’en demeuroit un.
C’est bien! le voilà compagnon d’armes des Alde, des Gryphius, des Froben, de tous ces héroïques typographes du seizième siècle. Alors, debout et fier, la main sur sa presse belliqueuse, il s’écria, d’une voix plus que jamais retentissante:
C’est assez vescu en ténèbres!
Acquérir fault l’intelligence...
Malheur!... ce cri de guerre de sa pensée, les obscurantistes l’entendirent; l’exclamation vibrante avait ébranlé le sol jusqu’au plus creux de leurs repaires. La bande entière en frémit, et, du milieu de leurs trous fétides, les hiboux s’apprêtèrent, en dépit du soleil, à fondre sur l’aigle isolé.
Du reste, le pauvre Estienne avait toujours eu le pressentiment de sa fin cruelle. On peut s’en convaincre, d’abord, en lisant certain passage de son Second Enfer que je citerai tout à l’heure, et de plus, l’endroit suivant de la lettre à Budé qui précède le tome second des Commentaires sur la langue latine:
«Je nourris de plus hauts projets, y disait-il, et après ce labeur de mes Commentaires, j’ai depuis longtemps l’intention d’aborder l’histoire contemporaine. De cette manière, la jeunesse amante des lettres aura trouvé dans mon zèle un concours utile. La patrie, à son tour, ne me reprochera pas d’avoir gaspillé mes studieux loisirs en barbouillages insipides et superflus. C’est ainsi que, jeune homme et vieillard (SI TOUTEFOIS UNE MORT PRÉMATURÉE NE M’ÉTOUFFE), j’aurai, selon mes vœux, consacré ma vie au plus honorable, au plus noble travail.»
Ensuite, un autre indice de cet instinct prophétique, dont toute sa vie fut empoisonnée, se tire de l’emblème qu’il avait adopté pour les productions de sa presse, en vertu d’un usage alors universel chez ses doctes confrères. L’enseigne typographique de notre malheureux imprimeur est allusive à son nom de Dolet; c’est une doloire (espèce de hache) tenue par une main qui sort d’un nuage. L’instrument est suspendu, comme le glaive de Damoclès; on le voit prêt à frapper le tronc noueux d’un arbre qui s’étale horizontalement sur le sol, pareil au condamné dans l’attente du coup mortel. Le tout s’encadre dans la légende suivante:
SCABRA ET IMPOLITA AD AMVSSIM
DOLO ATQVE PERPOLIO.