« — A présent, si l’on pouvait seulement avoir une bonne petite voie d’eau, — comme la première fois que nous sommes sortis de la Manche, ça mettrait l’éteignoir sur cet incendie, hein ?
« Je lui répondis par cette remarque ironique :
« — Vous vous souvenez des rats ?
« Nous combattions le feu et naviguions avec soin comme si de rien n’était. Le steward faisait la cuisine et nous servait. Des douze autres hommes, huit étaient à l’ouvrage, tandis que quatre se reposaient. Chacun prit son tour, y compris le capitaine. L’égalité régnait et à défaut d’une complète fraternité, une franche camaraderie. Parfois, en envoyant un seau d’eau par le panneau on entendait un homme hurler : « Vive Bangkok ! » et les autres se mettaient à rire. Mais, en général, nous restions taciturnes et graves, — et nous avions soif ! Ah ! quelle soif ! Et il nous fallait économiser l’eau. De strictes rations. Le navire fumait, le soleil flamboyait… Passez-moi la bouteille.
« On essaya de tout. On tenta même de creuser jusqu’au foyer de l’incendie. Ça ne servit naturellement à rien. Personne ne pouvait rester en bas plus d’une minute. Mahon, qui y descendit le premier, s’évanouit dans la cale et l’homme qui alla le chercher en fit autant. Nous les hissâmes sur le pont. Je sautai en bas pour leur montrer comme c’était facile. Mais alors, ils avaient appris la sagesse et ils se contentèrent de me repêcher au moyen d’un grappin fixé, si je ne me trompe, au bout d’un manche à balai. Je ne proposai pas d’aller rechercher ma pelle qui était restée en bas.
« Les choses commençaient à prendre mauvaise tournure. On mit le grand canot à la mer. La seconde embarcation était parée à mettre en dehors. Nous en avions encore une autre, de quelque quatorze pieds de long, aux bossoirs arrière, où elle ne risquait rien.
« Alors, imaginez-vous, que la fumée tout à coup diminua. Nous redoublâmes d’effort pour noyer le fond du navire. Au bout de deux jours, il n’y eut plus de trace de fumée. Tout le monde rayonnait. C’était un vendredi. Le samedi, pas de corvée, mais, bien entendu, on tint la route. Pour la première fois, depuis quinze jours, les hommes lavèrent leur linge, et se débarbouillèrent : et on leur donna un dîner soigné. Ils parlaient en termes méprisants de combustion spontanée, et ils donnaient à entendre qu’ils étaient, eux, des gars à éteindre des incendies. En fin de compte, il nous semblait à tous avoir hérité chacun d’une grosse fortune. Mais une horrible odeur de brûlé empestait le navire. Le capitaine Beard avait les yeux caves et les joues creuses. Je n’avais jamais autant remarqué auparavant combien il était tordu et courbé. Lui et Mahon rôdaient gravement aux abords des panneaux et des manches à air, en reniflant. Je fus soudain frappé de voir que Mahon était un très, très vieux bonhomme. Quant à moi, j’étais aussi satisfait et aussi fier que si j’avais contribué à gagner une grande bataille navale. O jeunesse !
« La nuit fut belle. Au matin, un navire qui rentrait en Angleterre passa à l’horizon, les mâts seuls en étaient visibles, — c’était le premier que nous eussions vu depuis des mois : mais nous approchions enfin de la terre, le détroit de la Sonde n’étant plus guère qu’à cent quatre-vingt-dix milles et presque droit dans le nord.
« Le lendemain j’avais le quart sur le pont de huit à midi. Au déjeuner du matin, le capitaine avait fait remarquer combien cette odeur persistait dans le carré. Vers dix heures, le second étant monté sur la dunette, je descendis sur le pont un moment. L’établi du charpentier se trouvait derrière le grand mât : je m’y appuyai tout en tirant sur ma pipe ; et le charpentier, un tout jeune homme, vint me parler. « Je trouve, dit-il, que nous nous en sommes très bien tirés, n’est-ce pas ? » et je m’aperçus avec quelque agacement que l’imbécile cherchait à faire basculer l’établi. « Ne faites donc pas cela, » lui dis-je. Et au même moment j’eus conscience d’une sensation bizarre, d’une absurde illusion, — il me sembla, je ne sais comment, que j’étais suspendu en l’air. Il me sembla entendre autour de moi comme un souffle retenu qui s’exhale, comme si mille géants tous ensemble avaient fait « Ouf ! » — et je sentis qu’un choc sourd venait m’endolorir soudainement les côtes. Il n’y avait plus aucun doute, — j’étais en l’air et mon corps décrivait une courte parabole. Mais si courte qu’elle fût, elle suffit à faire naître en moi plusieurs pensées, et autant que je me le rappelle, dans l’ordre suivant : « Impossible que ce soit le charpentier ! — Qu’est-ce que c’est ? — Quelque accident ? — Un volcan sous-marin ? Le charbon, des gaz ? » Bon Dieu ! nous sautons. — Tout le monde est mort. Je vais tomber dans le panneau arrière ! Je vois du feu là-dedans. »
« La poussière de charbon en suspension dans l’air de la cale avait pris un reflet rouge foncé au moment de l’explosion. En un clin d’œil, durant l’infinitésimale fraction de seconde qui s’était écoulée depuis que l’établi avait commencé à basculer, j’étais venu m’étaler de tout mon long sur la cargaison. Je me ramassai et me tirai de là. Ce fut aussi rapide que si j’avais rebondi. Le pont n’était qu’un chaos d’éclats de bois, entremêlés comme les arbres dans une forêt après un ouragan, un immense rideau de haillons sales se balançait doucement devant moi. C’était la grand’voile déchiquetée. Je me pris à dire : « La mâture va s’affaler dans un moment », et pour me déhaler de là je filai à quatre pattes du côté de l’échelle de la dunette. La première personne que je vis fut Mahon, les yeux tout ronds, la bouche ouverte et ses longs cheveux blancs hérissés autour de la tête comme un halo d’argent. Il était sur le point de descendre quand la vue du pont qui bougeait, se soulevait, se métamorphosait devant lui en éclats de bois, l’avait comme pétrifié sur l’échelon d’en haut. Je le regardai ahuri, et il me regarda lui aussi avec une singulière expression de curiosité scandalisée. Je ne savais pas que je n’avais plus de cheveux, plus de sourcils, plus de cils, que ma jeune moustache avait flambé, que j’avais la figure toute noire, une joue fendue, une entaille au nez et le menton en sang. J’avais perdu ma casquette, une de mes savates, et ma chemise était en loques. De tout cela, je n’avais pas la moindre idée. J’étais stupéfait de voir le navire encore à flot, la dunette intacte, — et surtout de voir des gens encore en vie. En outre, la paix du ciel et la sérénité de la mer étaient véritablement surprenantes. Je suppose que je m’étais attendu à les voir bouleversées d’horreur… Passez-moi la bouteille.