« Une voix hélait de je ne sais où, — en l’air, du haut du ciel, — je n’aurais pu le dire. Immédiatement je vis le capitaine, — il était fou. Il me demanda avec insistance : « Où est la table du carré ? » et d’entendre une question pareille me causa un choc affreux. Je venais de sauter, vous concevez, et j’étais encore tout vibrant de cette expérience, — je n’étais pas tout à fait sûr d’être encore en vie. Mahon se mit à taper des deux pieds et lui cria : « Bon Dieu ! Vous ne voyez donc pas que le pont a sauté ? » Je retrouvai ma voix et me mis à bégayer, comme si j’avais eu conscience d’avoir grandement manqué à mon devoir : « Je ne sais pas où elle est, la table du carré. » C’était comme un rêve absurde.
« Et savez-vous ce qu’il demanda ensuite ? Eh ! bien, il voulut faire brasser les vergues. Placide et comme perdu dans ses pensées, il insista pour faire brasser carré la vergue de misaine.
« — Je ne sais pas s’il y a encore du monde en vie, — dit Mahon qui pleurait presque. — Sûrement, — fit-il doucement, — il doit en rester assez pour brasser la misaine.
« Le vieux était, paraît-il, dans sa cabine à remonter les chronomètres, quand le choc le fit tournoyer sur lui-même. Aussitôt, il lui vint à l’esprit comme il le dit par la suite, que le navire avait touché et il se précipita dans le carré. Là il s’aperçut que la table avait disparu. Le pont ayant sauté, elle s’était naturellement effondrée dans la soute à voiles. A l’endroit où nous avions déjeuné le matin, il ne vit plus qu’un grand trou dans le plancher. Cela lui parut si terriblement mystérieux, et lui fit une si forte impression, que ce qu’il entendit et vit, une fois monté sur le pont, ne lui sembla qu’une pure bagatelle en comparaison. Et, notez bien, qu’il remarqua aussitôt qu’il n’y avait personne à la barre et que son navire n’était plus en route, — et son unique pensée fut que cette misérable carcasse de navire dégréée, béante, fumante, il fallait la faire revenir en route, le cap sur son port de destination. Bangkok ! Voilà ce qu’il voulait. Je vous dis que ce petit homme tranquille, voûté, les jambes arquées, presque difforme, était magnifique par la simplicité de son idée fixe et sa paisible indifférence à toute notre agitation. Il nous envoya devant d’un geste d’autorité et alla lui-même prendre la barre.
« Oui ! ce fut la première chose que nous fîmes, — brasser les vergues de cette épave ! personne n’était tué ni même estropié, mais tout le monde était plus ou moins touché. Vous auriez dû les voir ! Quelques-uns de nos hommes étaient en loques, la figure noire comme des charbonniers, comme des ramoneurs, et leurs têtes rondes avaient l’air d’avoir été tondues ras : la vérité était qu’ils avaient eu les cheveux flambés jusqu’à la peau. D’autres, — les hommes non de quart, — réveillés et jetés à bas, ne cessaient de frissonner et de geindre, alors que nous étions tous à l’ouvrage. Mais ils en mettaient tous. Cet équipage de mauvaises têtes de Liverpool avait le cœur bien placé. J’ai pu me convaincre qu’ils l’ont toujours. C’est la mer qui leur donne ça, — le grand espace, la solitude qui environne leurs âmes sombres et taciturnes. Enfin ! on trébucha, on se traîna, on tomba, on se meurtrit les tibias sur les débris, mais nous tirâmes dessus, tout de même. Les mâts tenaient, mais nous ignorions jusqu’à quel point ils pouvaient bien être carbonisés en dessous. Le temps était presque calme, mais une longue houle d’ouest faisait rouler le navire. Les mâts pouvaient tomber à tout instant. Nous les regardions avec appréhension. On ne pouvait prévoir de quel côté ils tomberaient.
« Puis, nous nous retirâmes à l’arrière et regardâmes autour de nous. Le pont n’était plus qu’un ramassis de planches de champ, de planches debout, d’éclats de bois, de boiseries arrachées. Les mâts se dressaient sur ce chaos comme de grands arbres au-dessus de broussailles enchevêtrées. Les interstices de cet amas de débris se remplissaient de quelque chose de blanchâtre qui se traînait, bougeait, — et ressemblait à un brouillard gras. La fumée de l’invisible incendie montait, rampait comme une brume épaisse et empestée dans un vallon comblé de bois mort. Déjà des volutes languissantes s’enroulaient parmi la masse des débris. Çà et là, un morceau de poutre planté tout droit avait l’air d’un poteau. La moitié d’un cercle de tournage avait été projetée à travers la voile de misaine et le ciel faisait une trouée d’un bleu éclatant dans la toile ignoblement souillée. Un débris fait de plusieurs planches était tombé en travers de la rambarde et l’une de ses extrémités débordait, comme une passerelle qui ne conduisait à rien, comme une passerelle qui menait au-dessus de la mer, qui menait à la mort, — qui semblait nous inviter à franchir cette planche tout de suite et à en finir avec nos absurdes misères. Et toujours en l’air, dans le ciel…, on entendait un fantôme, quelque chose d’invisible qui hélait le navire.
« Quelqu’un eut l’idée de regarder : c’était l’homme de barre qui, instinctivement, avait sauté par-dessus bord et qui voulait remonter. Il hurlait tout en nageant avec vigueur comme un triton et en se maintenant à hauteur du navire. On lui lança un bout et il se trouva bientôt parmi nous, ruisselant d’eau et fort penaud. Le capitaine avait passé la barre à quelqu’un d’autre, et, seul, à l’écart, le coude sur la lisse, le menton dans la main, il contemplait la mer, mélancoliquement. Nous nous demandions : « Et puis quoi encore ? » Moi, je me disais : « A présent, ça vaut vraiment la peine. C’est magnifique. Je me demande ce qui va bien pouvoir arriver… » O jeunesse !
« Mahon, tout à coup, aperçut un vapeur, loin, sur l’arrière. Le capitaine Beard lui dit : « On peut encore le tirer de là. » On hissa deux pavillons qui voulaient dire dans le langage international de la mer : « Feu à bord. Demandons secours immédiat. » Le vapeur grossit rapidement et nous répondit bientôt au moyen de deux pavillons à son mât de misaine : « Je viens à votre secours. »
« Une demi-heure après il était par notre travers, au vent, à portée de voix, et il roulait un peu, ayant stoppé. Nous perdîmes tout sang-froid et nous nous mîmes tous à hurler comme des fous. « Nous avons sauté ! » Un homme en casque blanc, sur la passerelle, cria : « Oui, oui, ça va bien, ça va bien ! » et il hochait la tête, il souriait, il faisait de la main des gestes rassurants, comme s’il avait eu affaire à une bande d’enfants effrayés. Une des embarcations fut mise à l’eau et vint vers nous au rythme de ses longs avirons. Quatre Calashes souquaient d’une nage balancée. C’était la première fois que je voyais des marins malais. J’ai appris depuis à les connaître, mais ce qui me frappa alors ce fut leur air détaché : ils accostèrent et même le brigadier du canot, debout, crochant sa gaffe aux cadènes des grands haubans, ne daigna pas lever la tête pour nous jeter un regard. Je trouvais, moi, que des gens qui avaient sauté méritaient vraiment plus d’attention.
« Un petit homme sec comme une trique et agile comme un singe, grimpa à bord. C’était le second du vapeur. Il lança un seul coup d’œil.