«  — Je ne peux pas attendre plus longtemps, — cria l’autre. Le courrier, vous comprenez !

«  — Bon ! Bon ! Ça ira !

«  — Bien ! Je vous signalerai à Singapour. Au revoir. »

« Il fit un geste de la main. Nos hommes tranquillement lâchèrent leurs paquets. Le vapeur mit en avant, et franchissant le cercle de lumière, disparut aussitôt à nos regards éblouis par le feu qui brûlait avec rage. Et c’est alors que je sus que je verrais l’Orient pour la première fois comme commandant d’une petite embarcation. Je trouvais cela beau : et cette fidélité pour le vieux navire était belle. Nous resterions avec lui jusqu’au bout. Oh ! la splendeur de la jeunesse ! Oh ! le feu qu’elle renferme, plus éblouissant que les flammes du navire incendié, ce feu qui jette sur la vaste terre une clarté magique, qui s’élance audacieusement vers le ciel et qui bientôt doit s’éteindre au contact du temps plus cruel, plus impitoyable, plus amer que l’océan, — et qu’environneront, comme les flammes du navire incendié, des ténèbres impénétrables.

....... .......... ...

« De son air inflexible et doux, le vieux nous avertit que nous avions le devoir de sauver pour les assureurs tout ce que l’on pourrait emporter du matériel du navire. Nous nous mîmes donc à la besogne à l’arrière, tandis qu’à l’avant le navire flambait pour mieux éclairer notre ouvrage. Nous tirâmes dehors un tas de saletés. Que n’avons-nous pas sauvé ! Un vieux baromètre fixé par un nombre incroyable de vis faillit me coûter la vie. Je fus enveloppé d’un brusque jet de fumée et j’eus à peine le temps de me garer. Il y avait des réserves de toutes sortes, des pièces de toile à voiles, des glènes de filin, la dunette ressemblait à un magasin de fournitures pour la marine et les embarcations étaient bondées jusqu’aux plats-bords. C’était à croire que le vieux tenait à emporter tout ce qu’il pouvait de son premier commandement. Il était très, très calme, mais avait évidemment un peu perdu la tête. Imaginez-vous qu’il voulait embarquer avec lui dans le grand canot une glène de vieux grelin et une ancre à jet. On lui disait « Oui, oui, capitaine ! » avec déférence, et tout doucement on laissait glisser tout cela par-dessus le bord. Le pesant coffre à médicaments prit le même chemin, avec deux sacs de café vert, des caisses de peintures, — imaginez-vous, de la peinture ! — un tas d’objets. Alors je reçus l’ordre de descendre dans les canots avec deux hommes pour arrimer le tout, et tenir les embarcations prêtes pour le moment où nous aurions à quitter le navire.

« On mit tout en ordre, on mâta le grand canot pour notre capitaine qui devait en prendre le commandement et je ne fus pas fâché de m’asseoir un moment. Il me semblait avoir le visage à vif, tous les membres me faisaient mal comme s’ils avaient été rompus, je sentais toutes mes côtes, et j’aurais juré que j’avais la colonne vertébrale tordue. Les embarcations, amarrées derrière, restaient dans une ombre profonde et je pouvais voir, tout autour, le cercle de la mer qu’éclairait l’incendie. Une flamme gigantesque montait à l’avant, droite et claire. Elle avait un violent éclat, et il en sortait des bruits semblables à des battements d’ailes, d’autres fois un roulement pareil à celui du tonnerre. On entendait des craquements, des détonations ; et, du cône de flamme, des étincelles jaillissaient, ainsi que naît l’homme pour les misères, pour les navires qui font eau et les navires qui brûlent.

« Ce qui me préoccupait, c’était que le navire étant à la bande en travers à la houle et au peu de vent qu’il y avait, — un souffle à peine, — les canots ne voulaient pas rester à l’arrière où ils étaient en sûreté, mais s’obstinaient, avec cet entêtement stupide propre aux embarcations, à se fourrer sous la voûte arrière et à se coller le long du bord. Ils tossaient dangereusement et se rapprochaient de la flamme, tandis que le navire roulait au-dessus, et, bien entendu, il y avait toujours le risque de voir les mâts passer par-dessus bord à tout instant. Moi et mes deux canotiers nous débordions de notre mieux avec des avirons et des gaffes : mais cela devenait exaspérant, d’autant plus qu’il n’y avait aucune raison de ne pas pousser tout de suite. Nous ne pouvions voir ceux qui étaient à bord ni imaginer ce qui les retenait. Les canotiers juraient à mi-voix, et non seulement j’avais ma part de l’ouvrage, mais j’avais encore à y maintenir mes deux gaillards qui avaient constamment tendance à se laisser aller et à tout lâcher.

« A la fin, je me mis à héler. « Dites donc, là-haut ! » et quelqu’un vint regarder par-dessus bord. « Nous sommes parés », lui dis-je. La tête disparut et se montra de nouveau.

«  — Le capitaine dit que ça va et de bien déborder les embarcations. »