« Une demi-heure passa. J’entendis tout à coup un fracas épouvantable, ferraillement, bruit de chaînes qui s’entrechoquent, sifflement d’eau, et des milliers d’étincelles s’envolèrent parmi la colonne de fumée frémissante qui, légèrement inclinée, se dressait au-dessus du navire. Les bossoirs avaient été carbonisés et les deux ancres chauffées au rouge étaient parties par le fond, arrachant et entraînant avec elles deux cents brasses de chaînes ardentes. Le navire trembla, la masse de flamme vacilla comme si elle allait s’affaisser et le mât de petit perroquet s’affala. Comme une flèche de feu, il tomba, plongea, puis, rebondissant à une longueur d’aviron des canots se mit à flotter paisiblement, tout noir sur la mer lumineuse. De nouveau, je hélai les gens du pont. Au bout d’un moment, un homme, d’un ton enjoué, fort inattendu, mais étouffé comme s’il s’efforçait de parler la bouche fermée, vint me dire qu’on allait embarquer, et disparut. Longtemps je n’entendis plus rien que le bruissement et le grondement du feu. On entendait aussi des sifflements. Les embarcations dansaient, forçaient sur leurs bosses, se jetaient l’une sur l’autre comme par jeu, s’entrechoquaient, ou bien, malgré nos efforts, elles venaient, en évitant, se coller en paquet contre le flanc du navire. Je finis par ne plus pouvoir le supporter, et, me hissant par un filin, je grimpai à bord par l’arrière.

« Il faisait clair comme en plein jour. En arrivant ainsi, le rideau de feu en face de moi était un spectacle terrifiant, et la chaleur au premier abord semblait à peine supportable. Sur un coussin de banquette qu’on avait monté du carré, le capitaine Beard, les jambes repliées, un bras sous la tête, dormait tandis que la lumière jouait sur lui. Et savez-vous à quoi s’occupaient les autres ? Assis sur le pont, tous à l’arrière autour d’une caisse ouverte, ils mangeaient du pain et du fromage et buvaient de la bière.

« Contre ce fond de flammes qui se tordaient au-dessus de leurs têtes comme des langues féroces, ils avaient l’air d’être dans leur élément comme des salamandres et faisaient l’effet d’une bande de farouches pirates. Le feu étincelait dans le blanc de leurs yeux, luisait sur la peau blanche que laissaient voir les trous de leurs chemises déchirées. Chacun montrait comme les traces d’une bataille, — têtes entourées de bandages, bras en écharpe, chiffon sale enroulé autour d’un genou, et chaque homme avait une bouteille entre les jambes et un morceau de fromage à la main. Mahon se leva. Avec sa belle figure douteuse, son profil romain, sa longue barbe blanche, et dans la main une bouteille ouverte, on eût dit d’un de ces audacieux forbans de jadis, en train de festoyer au milieu de la violence et du désastre. «  — Notre dernier repas à bord ! — expliqua-t-il avec solennité. — Nous n’avons rien mangé depuis ce matin et ça ne servirait à rien de laisser tout cela ici. » Il se mit à brandir la bouteille et me montra du geste le capitaine endormi. «  — Il a dit qu’il ne pouvait rien avaler, aussi je l’ai fait s’étendre, — continua-t-il : et comme j’ouvrais de grands yeux : — Je ne sais pas si vous vous rendez compte, jeune homme, que cet homme-là n’a pour ainsi dire pas dormi depuis des jours, et dans les embarcations on aura fichtrement peu de sommeil ! » «  — Si vous vous amusez encore longtemps de cette façon, il n’y en aura bientôt plus d’embarcation ! — fis-je indigné. » J’allai jusqu’au capitaine et me mis à le secouer par l’épaule. A la fin il ouvrit les yeux, mais ne bougea pas. «  — Il est temps de quitter le navire, capitaine, — lui dis-je tranquillement.

« Il se leva péniblement, regarda les flammes, la mer étincelante autour de son navire et, plus loin, noire, noire comme de l’encre : il regarda les étoiles qui brillaient d’un éclat atténué à travers un mince nuage de fumée, dans un ciel noir, noir comme l’Érèbe.

«  — Les plus jeunes d’abord, — dit-il.

« Et le simple matelot, s’essuyant la bouche du revers de la main, se leva, enjamba le couronnement et disparut. Les autres suivirent. L’un d’eux, au moment de quitter le bord, s’arrêta court pour achever sa bouteille, et l’ayant vidée, la jeta d’un grand geste dans le feu.

«  — Attrape ça ! — cria-t-il.

« Le capitaine s’attardait, navré, et nous le laissâmes un moment tout à sa communion solitaire avec son premier commandement. Puis je remontai et finis par l’emmener. Il était temps, les ferrures du couronnement étaient chaudes au toucher.

« Alors on coupa la bosse du grand canot et les trois embarcations amarrées ensemble s’écartèrent du navire. Seize heures exactement s’étaient écoulées depuis l’explosion, quand nous l’abandonnâmes. Mahon avait la charge du second canot et moi du plus petit, celui de quatorze pieds. Le grand canot aurait pu nous prendre tous : mais le patron avait déclaré qu’il fallait sauver autant de matériel qu’on le pouvait, — pour les assureurs. Et c’est ainsi que j’obtins mon premier commandement. J’avais deux hommes avec moi, un sac de biscuit, quelques boîtes de viande de conserve et un baril d’eau douce. J’avais ordre de rester près du grand canot pour qu’en cas de mauvais temps il pût nous prendre à bord.

« Et savez-vous ce que je pensais ? Je pensais que je lui fausserais compagnie aussi tôt que possible. Je voulais jouir tout seul de mon premier commandement. Je n’allais pas faire de la navigation d’escadre, si l’occasion s’offrait d’une croisière indépendante. Je ferais mon atterrissage tout seul. Je battrais les autres canots. Jeunesse ! Jeunesse que tout cela ! La sotte, la charmante et la belle jeunesse !