« Mais nous ne nous mîmes pas en route tout de suite. Il fallait rester avec le navire jusqu’au bout. Et cette nuit-là, les embarcations flottèrent à la dérive, montant et descendant sur la houle. Les hommes sommeillaient, se réveillaient, soupiraient, geignaient. Moi je regardais brûler le navire.

« Au milieu des ténèbres de la terre et du ciel, il brûlait avec rage sur un disque de mer pourpre que frappait le jeu de reflets sanglants, sur un disque d’eau scintillante et sinistre. Une flamme haute et claire, une flamme immense et solitaire, montait de l’océan, et, de son sommet, la fumée noire s’épanchait continuellement vers le ciel. Le navire brûlait avec fureur, lugubre et imposant comme un bûcher funèbre allumé dans la nuit, entouré par la mer, sous le regard des étoiles. Une mort magnifique était accordée comme une grâce, comme un don, comme une récompense, à ce vieux navire au terme d’une vie de labeur. Voir ce fantôme épuisé se remettre ainsi à la garde des astres et de la mer était aussi émouvant que le spectacle d’un glorieux triomphe. Les mâts s’affalèrent juste à l’aube : un moment, une explosion, un tourbillon d’étincelles parut emplir de feux ailés la nuit patiente et attentive, la vaste nuit silencieuse, étendue sur la mer. Le navire n’était plus à la pointe du jour, qu’une coque carbonisée qui flottait immobile sous un nuage de fumée et qui portait dans ses flancs une masse incandescente de charbon.

« Alors on arma les avirons et les canots en ligne de file tournèrent autour de ses ruines, en procession, — le grand canot en tête. Comme nous passions sur l’arrière, une mince flèche de feu darda vers nous son trait, et tout à coup le navire coula l’avant le premier, dans un grand sifflement de vapeur. L’arrière que le feu n’avait pas encore atteint, fut le dernier à couler : mais la peinture en était partie, s’était craquelée, pelée, et il n’y avait plus de lettres, il n’y avait plus de mots, plus de devise résolue, pareille à l’âme du navire, pour lancer dans un éclair au soleil qui se levait, sa foi et son nom.

« Nous mîmes le cap au nord. La brise se leva soudain et vers midi toutes les embarcations se rallièrent pour la dernière fois. Je n’avais dans la mienne ni mât ni voile : mais je fis un mât avec un aviron de rechange et je hissai comme voile une tente avec une gaffe en guise de vergue. Le canot était assurément trop lourdement mâté, mais j’avais la satisfaction de savoir qu’avec vent arrière, j’étais capable de battre les deux autres. Il me fallut les attendre. Puis tout le monde jeta un coup d’œil sur le routier du capitaine, et après un cordial repas de biscuit et d’eau, nous reçûmes nos dernières instructions. Elles étaient simples : faire route au nord et garder le contact autant que possible. « Prenez garde avec ce gréement de fortune, Marlow, me dit le capitaine ; » et comme je dépassais fièrement son canot, Mahon me cria en fronçant son nez recourbé : « Vous naviguerez si bien que vous collerez votre barque par le fond, mon garçon, si vous n’y faites attention. » Ce vieux-là était plein de malignité, mais que le vaste océan où il dort à présent le berce avec douceur, le berce avec tendresse, jusqu’à la fin des temps.

« Avant le coucher du soleil un gros grain passa sur les deux canots qui se trouvaient derrière et je ne devais plus les revoir de longtemps. Le lendemain, je tins la route sur ma coquille de noix, — mon premier commandement, — sans rien autour de moi que la mer et le ciel. J’aperçus bien, dans l’après-midi, les voiles hautes d’un navire au loin, mais je me gardai bien d’en rien dire et mes hommes ne le remarquèrent pas. C’est que, voyez-vous, je craignais qu’il ne fît route pour l’Angleterre et je n’avais pas envie de tourner le dos aux portes de l’Orient. Je gouvernai sur Java, — autre nom béni, — comme celui de Bangkok, vous savez. Je gouvernai pendant des jours.

« Je n’ai pas besoin de vous dire ce que c’est que de tosser dans une embarcation non pontée. Je me rappelle des nuits et des jours de calme plat, où nous souquions, nous souquions et où le canot semblait immobile comme ensorcelé dans le cercle de l’horizon. Je me rappelle la chaleur, le déluge des grains qui nous obligeaient à écoper sans arrêt pour sauver notre peau (mais qui remplissaient notre baril) et je me rappelle les seize heures d’affilée que nous passâmes, la bouche sèche comme de la cendre, tandis qu’avec un aviron de queue, je tenais mon premier commandement debout à la lame. Je n’avais pas su jusque-là à quel point j’étais pour de bon un homme. Je me rappelle les visages tirés, les silhouettes accablées de nos deux matelots, et je me rappelle ma jeunesse, ce sentiment qui ne reviendra plus, — le sentiment que je pouvais durer éternellement, survivre à la mer, au ciel, à tous les hommes : ce sentiment dont l’attrait décevant nous porte vers des joies, vers des dangers, vers l’amour, vers l’effort illusoire, — vers la mort : conviction triomphante de notre force, ardeur de vie brûlant dans une poignée de poussière, flamme au cœur, qui chaque année s’affaiblit, se refroidit, décroît et s’éteint, — et s’éteint trop tôt, trop tôt, — avant la vie elle-même.

« Et c’est encore ainsi que l’Orient m’apparaît. J’ai connu ses recoins secrets et j’ai pénétré jusqu’au fond même de son âme : mais à présent, c’est toujours d’une petite embarcation que je la vois, haute ligne de montagnes, bleues et lointaines au matin : pareilles à une brume légère à midi : muraille de pourpre dentelée au coucher du soleil. J’ai encore dans la main la sensation de l’aviron, et dans les yeux la vision d’une mer d’un bleu éclatant. Et je vois une baie, une vaste baie, lisse comme du verre, polie comme de la glace, qui miroite dans l’ombre. Une lueur rouge brille au loin dans le noir de la terre : la nuit est molle et chaude. De nos bras endoloris, nous souquons sur les avirons, et tout à coup, une risée, une risée faible et tiède, toute chargée d’étranges parfums de fleurs, de bois aromatiques, s’exhale de la nuit paisible, — premier soupir de l’Orient sur ma face. Cela, jamais je ne pourrai l’oublier. C’était un souffle impalpable et enchanteur, comme un charme, comme le chuchotement prometteur de mystérieuses délices.

« Nous avions nagé onze heures, durant cette dernière étape. Nous étions deux aux avirons, et celui dont c’était le tour de se reposer tenait la barre. Nous avions aperçu le feu rouge de cette baie et nous avions mis le cap dessus, pensant bien qu’il devait marquer quelque petit port côtier. Nous avions dépassé deux navires d’aspect exotique, d’arrière très haut, endormis à l’ancre, et en approchant du feu, très faible maintenant, le canot vint heurter du nez l’extrémité d’un appontement. Nous étions morts de fatigue. Mes hommes lâchèrent les avirons et s’affalèrent sur les bancs comme des cadavres. Je m’amarrai à un pieu. Un courant ridait l’eau mollement. L’obscurité parfumée du rivage formait de vastes masses, probablement des touffes colossales de végétation, — formes muettes et fantastiques. A leurs pieds le demi-cercle d’une plage étincelait faiblement, comme une illusion. Pas une lumière, pas un mouvement, pas un son. Le mystérieux Orient était devant moi, parfumé comme une fleur, silencieux comme la mort, sombre comme un tombeau.

« Et je restais là, exténué au delà de toute expression, exultant comme un conquérant, incapable de dormir et extasié comme devant une profonde, une fatale énigme.

« Un clapotis d’avirons, plongeant en cadence et qui répercuté par la surface de l’eau et accru encore par le silence, se traduisait en claquements sonores, me fit me dresser d’un bond. Une embarcation, une embarcation européenne arrivait. J’invoquai le nom de la morte, et hélai : « Judée, ohé ! » Un faible cri me répondit.