«  — L’équipage naufragé d’un trois-mâts anglais incendié en mer. Nous sommes arrivés cette nuit. Je suis le lieutenant. Le capitaine est dans le grand canot et voudrait savoir si vous nous donneriez passage pour quelque part.

«  — Ah ! bon Dieu ! Dites-moi… Nous sommes le Celestial de Singapour et nous rentrons. J’arrangerai ça avec votre capitaine dans la matinée… et… dites-moi, vous m’avez entendu tout à l’heure ?

«  — J’imagine qu’on a pu vous entendre dans toute la baie.

«  — Je vous ai pris pour un canot d’ici. Hé, vous voyez, — ce sacré feignant de propre-à-rien de gardien s’est encore endormi, — que le diable l’emporte ! Le feu est éteint et j’ai failli me coller sur ce sacré appontement. C’est la troisième fois qu’il me joue ce tour-là. Je vous le demande, est-ce qu’on peut vraiment tolérer chose pareille. Il y a de quoi vous rendre fou. Je le signalerai… et le ferai fiche dehors par le vice-résident, nom de…! Voyez, — il n’y a pas de feu. Il est éteint, n’est-ce pas ? Je vous prends à témoin qu’il est éteint. Il devrait y avoir un feu là, voyez-vous. Un feu rouge sur la…

«  — Il y en avait un, — fis-je, doucement.

«  — Mais il est éteint, mon garçon ! A quoi bon parler comme cela ? Vous voyez bien vous-même qu’il est éteint… hein ? Si vous aviez à conduire un beau vapeur le long de cette côte de malheur, vous en voudriez aussi un, de feu. Je lui flanquerai une raclée tout du long de son sacré appontement. Vous verrez un peu si je le manque. Je…

«  — Alors je peux dire au capitaine que vous allez nous prendre, — interrompis-je.

«  — Oui, je vous prendrai. Bonsoir, — dit-il brusquement.

« Je virai de bord et je m’amarrai de nouveau à l’appontement, et puis je m’endormis enfin ! J’avais affronté le silence de l’Orient. J’avais entendu un peu de son langage. Mais quand je rouvris les yeux, le silence était aussi absolu que si rien n’était jamais venu le rompre. Je reposais dans un flot de lumière, et jamais le ciel ne m’avait auparavant semblé ni si loin, ni si haut. J’ouvris les yeux et demeurai étendu sans bouger.

« C’est alors que je vis les hommes de l’Orient — ils me regardaient. Toute la longueur de l’appontement s’était remplie de gens. Je vis des visages bruns, bronzés, jaunes, des yeux noirs, l’éclat, la couleur d’une foule orientale. Et tous ces êtres nous regardaient fixement, sans un murmure, sans un soupir, sans un geste. D’en haut, ils regardaient les canots, les hommes assoupis qui, pendant la nuit, étaient venus vers eux de la mer. Rien ne bougeait. Les frondaisons des palmiers se dressaient immobiles contre le ciel. Pas une seule branche ne remuait le long de ce rivage, et les toits bruns des maisons s’apercevaient à travers le feuillage vert, à travers de larges feuilles qui pendaient, luisantes et immobiles, comme si elles eussent été faites de quelque lourd métal. C’était là l’Orient des anciens navigateurs, si vieux, si mystérieux, resplendissant et sombre, vivant et immuable, plein de dangers et de promesses. Et c’était là ses hommes. Je me redressai tout à coup. Une ondulation se propagea d’un bout à l’autre de la foule, passa le long des têtes, fit osciller les corps, courut le long de l’appontement comme une ride sur l’eau, comme le souffle du vent sur un champ, puis tout reprit son immobilité, Je revois tout cela, — le vaste cercle de la baie, les sables qui scintillent, la richesse d’une verdure infinie et variée, la mer bleue comme une mer de rêve, la foule des visages attentifs, l’éclat des couleurs crues, — l’eau qui réfléchit tout, la courbe du rivage, l’appontement, le navire exotique avec sa poupe élevée, qui flotte immobile, et les trois canots, avec ses hommes accablés, venus d’Occident, et qui dorment sans souci de la terre et des hommes, ni de l’ardeur du soleil. Ils dormaient, en travers des bancs, tassés en rond sur les planches du fond, dans des attitudes abandonnées, comme des morts. La tête du vieux capitaine, appuyée à l’arrière du grand canot, était retombée sur sa poitrine et on aurait dit qu’il n’allait jamais se réveiller. Plus loin la figure du vieux Mahon était tournée vers le ciel, sa longue barbe blanche étalée, comme s’il avait été frappé d’une balle, tandis qu’il tenait la barre ; et un homme, affalé à l’avant du canot, dormait en entourant l’étrave de ses deux bras, et la joue collée contre le plat-bord. L’Orient les contemplait en silence.