« Depuis lors j’ai connu sa séduction : j’ai vu des rivages mystérieux, l’eau immobile, les terres de nations brunes, où une Némésis furtive épie, poursuit, surprend tant d’hommes de la race conquérante, fiers de leur sagesse, de leur savoir, de leur puissance. Mais, pour moi, tout l’Orient tient dans cette vision de ma jeunesse. Il tient tout entier dans cet instant où j’ouvris sur lui mes jeunes yeux. Je l’avais abordé au sortir d’un combat avec la mer, — et j’étais jeune, — et je le vis qui me regardait. Et voilà tout ce qui en reste ! Rien qu’un moment : un moment de force, d’aventure, de splendeur, — de jeunesse !… Un éclair de soleil sur un rivage étrange, le temps d’un souvenir, l’espace d’un soupir et puis, adieu ! La nuit. — Adieu !… »

Il but.

« Ah ! le bon vieux temps, — le bon vieux temps ! La jeunesse et la mer. L’enchantement et la mer ! La bonne, la rude mer, la mer âcre et salée qui murmurait à votre oreille et rugissait, contre vous et vous coupait brutalement le souffle. »

Il but de nouveau.

« Entre toutes les merveilles du monde, il y a la mer, je crois, la mer elle-même, — ou bien est-ce seulement la jeunesse ? Qui peut le dire ? Mais vous autres, — vous avez tous eu quelque chose de la vie : de l’argent, de l’amour, — tout ce que l’on trouve à terre, — eh bien ! dites-moi, n’était-ce pas le meilleur temps, ce temps où nous étions jeunes à la mer : jeunes et sans rien à nous, sur la mer qui ne vous donne rien, que de rudes coups, — et parfois l’occasion d’éprouver votre force, — rien que cela, — ce que vous regrettez tous ? »

Et tous, nous l’approuvions : l’homme de finance, l’homme de chiffres, l’homme de loi, tous nous l’approuvions, par-dessus la table polie qui, comme une immobile nappe d’eau brune, réfléchissait nos visages sillonnés et ridés : nos visages marqués par le travail, par les déceptions, par le succès, par l’amour : et nos yeux las cherchant encore, cherchant toujours, cherchant avidement, à arracher à la vie ce quelque chose qui, alors qu’on l’attend encore, s’est déjà dissipé, — a passé à notre insu dans un soupir, dans un éclair, — avec la jeunesse, avec la force, avec la séduction romanesque des illusions.

LE CŒUR DES TÉNÈBRES

I

Le yacht la Nellie évita sur l’ancre, sans un battement dans ses voiles, et se trouva arrêté. La marée était étale, le vent presque tombé ; comme nous avions à descendre le fleuve, il ne nous restait plus qu’à mouiller en attendant le reflux.

L’estuaire de la Tamise s’ouvrait devant nous, pareil à l’entrée d’un interminable chenal. Au large, le ciel et la mer se confondaient, sans un joint, et dans l’espace lumineux, les voiles hâlées des barges qui dérivaient avec la marée semblaient s’immobiliser en rouges essaims de toile haut tendue, où les espars polis luisaient. Une brume reposait sur les berges basses dont les lignes fuyantes se perdaient dans la mer. L’air était sombre au-dessus de Gravesend, et plus en arrière semblait former en s’épaississant une sorte d’obscurité désolée qui pesait sans mouvement au-dessus de la plus grande ville du monde, la plus illustre aussi.