« Cette estimable compagnie s’intitulait l’Expédition d’Exploration de l’Eldorado et je pense que ses membres étaient tenus par serment au secret. Leur conversation cependant était celle de sordides boucaniers ; elle était cynique sans audace, cupide sans hardiesse et cruelle sans courage ; dans toute la bande, il n’y avait pas un soupçon de prévoyance ou d’intention sérieuse : ils ne paraissaient même point se douter que de telles choses fussent nécessaires à la conduite des affaires de ce monde. Arracher des trésors aux entrailles de la terre était leur seul désir, sans plus de préoccupation morale qu’il n’y en a chez le cambrioleur qui fracture un coffre-fort. Qui supportait les frais de cette noble entreprise, je l’ignore, mais l’oncle de notre directeur était le chef de la bande.
« Extérieurement, il ressemblait à un boucher de quartier pauvre et ses yeux avaient une expression de ruse somnolente. Il portait une panse grasse avec ostentation sur des jambes courtes et durant tout le temps que sa troupe infesta la Station, il n’adressa la parole à personne si ce n’est à son neveu. On les voyait se promener du matin au soir, leurs têtes rapprochées dans une conversation qui ne finissait jamais.
« J’avais cessé de me tourmenter à cause de ces rivets. La faculté de souci dont on est capable à l’égard de ce genre de misère est plus restreinte qu’on ne l’imagine. J’envoyai le tout au diable et laissai aller les choses. J’avais ainsi du temps de reste pour méditer, et parfois, je donnais une pensée à Kurtz. Ce n’est pas qu’il m’intéressât vivement ; j’étais curieux cependant, de voir si cet homme, qui était venu ici avec certaines idées morales, arriverait à s’imposer malgré tout et de quelle façon, alors, il organiserait son affaire. »
II
« Un après-midi que j’étais étendu de tout mon long sur le pont de mon vapeur, j’entendis un bruit de voix qui se rapprochait ; c’étaient le neveu et l’oncle qui flânaient au bord de l’eau. Je reposai simplement la tête sur mon bras et j’étais déjà plus qu’à demi assoupi quand quelqu’un dit — j’aurais juré que c’était à mon oreille — : « Je suis doux comme un enfant, mais je n’aime pas qu’on me fasse la loi… Suis-je le Directeur — ou non ?… On m’a donné l’ordre de l’envoyer là-bas… C’est incroyable !… » Je me rendis compte que les deux hommes étaient arrêtés sur la rive, à la hauteur de l’avant du vapeur, juste en dessous de ma tête. Je ne bougeai pas ; l’idée ne me vint pas de faire un mouvement : j’étais si somnolent ! « C’est fâcheux… », grogna l’oncle. « Il a demandé à l’Administration qu’on l’envoie là-bas, reprit l’autre, avec l’arrière-pensée de montrer ce dont il était capable, et j’ai reçu des ordres en conséquence. Quelle influence cet homme ne doit-il pas avoir ! N’est-ce pas effrayant !… » Ils admirent l’un et l’autre que c’était effectivement effrayant et ajoutèrent diverses réflexions bizarres : « Fait la pluie et le beau temps… un seul homme… le Conseil… par le bout du nez », toute une kyrielle d’absurdes bouts de phrases qui finirent par avoir raison de ma somnolence si bien que j’avais à peu près repris mes esprits au moment où l’oncle déclara : « Le climat peut résoudre cette difficulté en votre faveur. Il est seul là-bas ? » — « Oui, répondit le Directeur. Il a envoyé son adjoint avec un billet à mon adresse ainsi conçu ou à peu près : « Débarrassez ce pays de ce pauvre diable et ne prenez pas la peine de m’en envoyer d’autres du même acabit. J’aime mieux être seul que travailler avec l’espèce de gens que vous mettez à ma disposition. » Il y a un peu plus d’un an de cela… Imagine-t-on pareille impudence ! » — « Et depuis lors ? » interrogea la voix rauque. « Depuis lors ! » éclata le neveu, « depuis lors : de l’ivoire. Des monceaux d’ivoire — et de première qualité — des monceaux !… On ne peut plus vexant, venant de lui… » — « Et avec ça ?… » reprit le sourd grognement. La réponse partit comme un coup de feu : « Des bordereaux de tantièmes !… » Puis le silence. C’était de Kurtz qu’ils venaient de parler.
« J’étais désormais tout à fait éveillé ; mais confortablement étendu, je continuai de me tenir coi, et n’éprouvai aucune envie de changer de position. « Et comment cet ivoire est-il arrivé ? » continua le plus âgé qui semblait fort contrarié. L’autre expliqua qu’il avait été apporté par une flottille de canots, sous la conduite d’un métis anglais que Kurtz avait comme employé ; Kurtz apparemment avait projeté de rentrer, son poste étant à ce moment vide de provisions et de marchandises, mais, après avoir fait près de trois cents milles, il s’était brusquement décidé à rebrousser chemin, ce qu’il avait fait seul, dans une pirogue, avec quatre pagayeurs, laissant le mulâtre descendre le fleuve avec l’ivoire. Mes deux gaillards semblaient ahuris à l’idée que quelqu’un eût risqué une telle chose. Ils n’arrivaient pas à en démêler les mobiles. Pour moi, il me parut que je démêlais Kurtz pour la première fois. Ce fut une illumination précise : la pirogue, les quatre sauvages pagayant et l’homme blanc solitaire, tournant le dos subitement à son quartier général, à tout secours, à toute idée de retour, qui sait ! — pour regagner les profondeurs de la sauvagerie, sa station dépourvue et désolée. Je ne saisissais pas ses raisons. Peut-être, après tout, n’était-ce qu’un brave garçon qui s’acharnait à sa tâche, par amour pour elle. Son nom — notez — n’avait pas été prononcé une seule fois. Il était « cet homme ». Quant au mulâtre qui, à ce qu’il me paraissait, avait mené cette difficile expédition avec une prudence et une hardiesse remarquables, on en parlait comme de « ce coquin ». Le « coquin » avait rendu compte que « l’homme avait été très malade, qu’il n’était qu’imparfaitement remis… » Le couple à ce moment fit quelques pas ; ils se mirent à promener de long en large. J’entendis les mots : Poste militaire — docteur — trois cents kilomètres — tout à fait seul maintenant — retards inévitables — neuf mois — aucunes nouvelles — rumeurs étranges ; puis ils se rapprochèrent tandis que le Directeur disait : « Personne que je sache, sinon une espèce de trafiquant marron, un malfaisant individu qui chipe de l’ivoire aux indigènes… » De qui parlaient-ils à présent ? Peu à peu j’arrivai à comprendre qu’il s’agissait d’un homme qu’on supposait dans le district de Kurtz et qui ne jouissait pas de l’approbation du directeur. — « Nous ne serons débarrassés de cette concurrence déloyale que lorsque l’on aura pendu un de ces gaillards pour l’exemple… » « Parfaitement, grommela l’oncle, qu’on le pende !… Pourquoi pas ?… Tout, on peut tout faire dans ce pays… C’est là mon opinion : il n’y a personne ici entendez-vous, qui puisse mettre votre situation en péril. La raison ? — Vous supportez le climat. Vous survivez à tous. Le danger est en Europe, mais avant de partir, j’ai pris soin de… » Ils se remirent à marcher en chuchottant ; leurs voix ensuite s’élevèrent à nouveau : « Cette extraordinaire succession de retards n’est pas de ma faute. J’ai fait ce qui était en mon pouvoir… » Le gros homme soupira : « Très triste !… » « Et l’abominable absurdité de ses propos ! reprit l’autre. M’a-t-il assez excédé quand il était ici : Chaque station devrait être comme un phare sur la route du progrès, un centre de commerce sans doute, mais aussi un foyer d’humanité, de perfectionnement, d’instruction… Concevez-vous cela… l’imbécile… Et ça veut être directeur !… » L’excès de son indignation à ce moment l’étouffa — et je relevai imperceptiblement la tête. Je fus surpris de voir à quel point ils étaient près, tout juste au-dessous de moi : j’aurais pu cracher sur leurs chapeaux. Perdus dans leurs pensées, ils regardaient à leurs pieds. Le Directeur se fouettait la jambe avec une mince badine. Son judicieux parent releva la tête : « Vous vous êtes bien porté depuis que vous êtes revenu ici ? » demanda-t-il. Le neveu eut un soubresaut : « Qui ? Moi !… Oh, comme un charme, comme un charme ! Mais les autres… Ah, grands dieux ! Tous malades !… Et ils meurent si vite que je n’ai pas le temps de les évacuer… C’est incroyable ». — « Hum ! grogna l’oncle. C’est bien ça… Voyez-vous, mon garçon, fiez-vous à cela, je vous le dis, fiez-vous à cela !… » Et je le vis étendre son gros court bras d’un geste qui enveloppait la forêt, la crique, la vase, le fleuve, comme si, par une imprudente bravade, il eût évoqué devant la face ensoleillée du pays, la mort aux aguets, tout le mal caché, toutes les ténèbres profondes du cœur de cette terre. L’effet fut si saisissant que je fus sur pied d’un bond et regardai du côté de la lisière de la forêt, comme si j’avais attendu on ne sait quelle réponse à cette odieuse manifestation de confiance. Vous savez de quelles absurdes impulsions on est parfois saisi ! Mais l’impassible tranquillité opposait à ces deux formes un air de sinistre patience, attendant que se fut écoulée la fantastique invasion.
« Ils se mirent à jurer tout haut tous les deux — pure frayeur, j’imagine ; sans faire mine ensuite de soupçonner mon existence, ils reprirent le chemin de la Station. Le soleil était bas, et côte à côte, penchés en avant, ils semblaient remorquer avec peine leurs ombres ridicules et inégales qui traînaient derrière eux sur les hautes herbes sans en courber un brin.
« Au bout de quelques jours, l’Expédition de l’Eldorado s’engagea dans la patiente sauvagerie qui se referma sur elle, comme la mer sur un plongeur. Longtemps après, la nouvelle nous parvint que tous les ânes étaient morts. J’ignore tout du sort des autres et moins estimables animaux. Sans doute, comme chacun de nous, trouvèrent-ils leur juste rétribution. Je ne m’en enquis pas. J’étais à ce moment assez excité à l’idée de rencontrer Kurtz très prochainement. Quand je dis très prochainement, je l’entends dans un sens relatif. Il s’écoula en fait tout juste deux mois entre le jour où nous quittâmes la crique et celui où je touchai terre au-dessous de la station de Kurtz.
« Remonter le fleuve, c’était se reporter, pour ainsi dire, aux premiers âges du monde, alors que la végétation débordait sur la terre et que les grands arbres étaient rois. Un fleuve désert, un grand silence, une forêt impénétrable. L’air était chaud, épais, lourd, indolent. Il n’y avait aucune joie dans l’éclat du soleil. Désertes, les longues étendues d’eau se perdant dans la brume des fonds trop ombragés. Sur des bancs de sable argentés des hippopotames et des crocodiles se chauffaient au soleil côte-à-côte. Le fleuve élargi coulait au travers d’une cohue d’îles boisées, on y perdait son chemin comme on eût fait dans un désert et tout le jour, en essayant de trouver le chenal, on se butait à des hauts fonds, si bien qu’on finissait par se croire ensorcelé, détaché désormais de tout ce qu’on avait connu autrefois, quelque part, bien loin, dans une autre existence peut-être. Il y avait des moments où le passé vous revenait, comme cela arrive parfois quand on n’a pas un moment de répit, mais il revenait sous la forme d’un rêve bruyant et agité, qu’on se rappelait avec étonnement parmi les accablantes réalités de cet étrange monde de plantes, d’eau et de silence. Et cette immobilité de toutes choses n’était rien moins que paisible. C’était l’immobilité d’une force implacable couvant on ne savait quel insondable dessein. Elle vous contemplait d’un air plein de ressentiment. Je m’y fis à la longue ; je cessai de m’en apercevoir ; je n’en avais guère le temps. Il me fallait deviner le chenal, discerner — d’inspiration surtout — les indices d’un fond caché. J’avais à épier les roches recouvertes ; j’apprenais à serrer vaillamment les dents pour empêcher mon cœur de faiblir, quand j’avais frôlé quelque satané tronc d’arbre qui eût éventré mon sabot de bateau et envoyé tous les pèlerins par le fond. Et il me fallait avoir l’œil sur la moindre apparence de bois mort qu’on couperait pendant la nuit pour s’assurer la vapeur du lendemain. Quand vous avez à vous appliquer tout entier à ces sortes de choses, aux seuls incidents de surface, la réalité — oui, la réalité elle-même ! — pâlit. La vérité profonde demeure cachée… Dieu merci ! Je la sentais néanmoins ; souvent je sentais sa mystérieuse immobilité qui épiait mes malices de singe, — comme elle vous épie aussi, vous autres, tandis que vous vous évertuez, chacun sur sa corde tendue, à faire des culbutes, à — à combien ?… — une demi couronne l’une…
— « Soyez poli, Marlow… » grommela une voix et je sus ainsi qu’il y en avait encore un qui écoutait, en dehors de moi.