— « Je vous demande pardon ! J’oubliais la nausée qui vous vient par-dessus le marché. Et après tout, qu’importe le prix si le tour est bien joué. Vous vous en acquittez à merveille. Et moi aussi je ne m’en tirai pas trop mal, puisque je réussis à ne pas couler ce bateau à mon premier voyage. J’en demeure encore stupéfait. Imaginez quelqu’un ayant à conduire, les yeux bandés, une charrette sur une mauvaise route ! J’ai pas mal sué et frissonné à ce jeu, je vous prie de le croire… Après tout, pour un marin, écorcher le fond de cette chose qui est censée flotter constamment sous sa garde est un crime impardonnable. Personne, peut-être, ne s’en est aperçu, mais vous n’oubliez pas le choc… Un coup en plein cœur… Vous vous en souvenez, vous en rêvez, vous vous réveillez la nuit pour y penser, — des années plus tard !… — et vous en avez encore froid et chaud !… Je n’irai pas jusqu’à prétendre que ce vapeur ne cessa jamais de flotter. Plus d’une fois il lui arriva de passer à gué, tandis que vingt cannibales à l’entour barbotaient et poussaient. Nous en avions, chemin faisant, enrôlé quelques-uns en guise d’équipage. Des êtres superbes — anthropophages à leurs heures… C’était des hommes avec qui l’on pouvait travailler et je leur reste reconnaissant. Après tout ils ne s’entre-dévorèrent pas sous mes yeux. Ils avaient apporté avec eux de la viande d’hippopotame qui se mit à pourrir et nous faisait puer au nez le mystère même de la sauvagerie… Brr ! j’en sens encore l’odeur… J’avais le directeur à bord et trois ou quatre pèlerins avec leurs bâtons, tous au complet !… Parfois nous rencontrions une station, au bord du fleuve, accrochée à la lisière de l’inconnu, et les blancs qui se précipitaient vers nous du fond d’un hangar croulant avaient un air étrange, l’apparence de gens qu’une sorte de charme eût retenu captifs. Le mot ivoire passait dans l’air pendant un moment, et puis nous repartions dans le silence, par les étendues vides, au long des coudes paisibles, entre les hautes murailles de notre route sinueuse dont les échos multipliaient le battement sourd de notre roue unique. Des arbres, des millions d’arbres, massifs, immenses, élancés d’un jet : et à leurs pieds, serrant la rive à contre-courant, rampait le petit vapeur barbouillé de suie, comme un misérable scarabée se traînant sur le sol d’un ample portique. On se sentait bien petit, bien perdu, et pourtant il n’y avait là rien de déprimant, car, somme toute, pour être petit, le misérable scarabée barbouillé n’en avançait pas moins, et c’était précisément ce qu’on attendait de lui. Où diable les pèlerins s’imaginaient-ils qu’il se traînait ainsi, je n’en sais rien. Vers un endroit où ils comptaient trouver quelque chose, je pense !… Pour moi, il se traînait vers Kurtz, tout bonnement, mais quand les tubes de vapeur se mettaient à fuir, nous ne nous traînions plus que bien lentement… Les longues avenues d’eau s’ouvraient devant nous et se refermaient sur notre passage, comme si la forêt eut enjambé tranquillement le fleuve pour nous barrer la voie du retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au cœur des ténèbres. Il y régnait un grand calme. Quelquefois, la nuit, un roulement de tam-tams, derrière le rideau des arbres, parvenait jusqu’au fleuve et y persistait faiblement, comme s’il eût rôdé dans l’air, au-dessus de nos têtes, jusqu’à la pointe du jour. Impossible de dire s’il signifiait la guerre, la paix ou la prière. L’aube toujours s’annonçait par la tombée d’une froide torpeur : les coupeurs de bois dormaient, leurs feux brûlaient bas et le craquement d’une branche vous faisait sursauter. Nous errions sur un sol préhistorique, sur un sol qui avait l’aspect d’une planète inconnue. Nous eussions pu nous croire les premiers des hommes prenant possession de l’héritage maudit qu’il leur faut s’assurer au prix d’une angoisse profonde et d’un labeur extrême. Mais, subitement, tandis que nous doublions péniblement un tournant du fleuve, une échappée s’ouvrait sur des murailles de roseaux, des toits de chaume coniques, et c’était une explosion de hurlements, un tourbillon de membres noirs, une multitude de mains qui battaient, de pieds qui frappaient le sol, de corps qui se balançaient, d’yeux qui roulaient, sous la retombée du feuillage pesant et immobile. Le vapeur côtoyait lentement une noire et incompréhensible frénésie. L’homme préhistorique nous maudissait-il, nous implorait-il, nous souhaitait-il la bienvenue, qui eût pu le dire ? Nous étions coupés de tout ce qui nous entourait : nous glissions pareils à des fantômes, étonnés et secrètement épouvantés, comme le serait un homme sain au spectacle d’une émeute enthousiaste dans un asile d’aliénés. Nous ne pouvions pas comprendre, parce que nous étions trop loin et nous ne pouvions pas nous rappeler, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges qui ont passé en laissant à peine une trace… et pas de souvenir.
« La terre en cet endroit n’avait pas l’air terrestre. Nous sommes habitués à considérer la forme entravée d’un monstre asservi ; mais là on découvrait le monstre en liberté. Il était surnaturel, et les hommes étaient… Non, ils n’étaient pas inhumains. Voyez-vous, c’était là le pire, ce soupçon qu’on avait qu’ils n’étaient pas inhumains. On y arrivait petit à petit : Sans doute, ils hurlaient, bondissaient, tournaient sur eux-mêmes, faisaient d’affreuses grimaces, mais ce qui saisissait, c’est le sentiment qu’on avait de leur humanité pareille à la nôtre, la pensée de notre lointaine affinité avec cette violence sauvage et passionnée… — Vilain… Certes, c’était assez vilain… Mais pour peu qu’on en eût le courage, il fallait bien convenir qu’on avait en soi une sorte d’indéfinissable velléité de répondre à la directe sincérité de ce vacarme, l’impression confuse qu’il s’y cachait un sens que vous étiez, vous si loin de la nuit des âges, capable de comprendre… Et pourquoi pas ! L’esprit de l’homme contient tous les possibles, parce que tout est en lui, tout le passé comme tout l’avenir… Qu’y avait-il là-dedans, après tout ?… Joie, frayeur, douleur, vénération, courage, colère, qui saurait le dire ?… De la vérité en tout cas, de la vérité dépouillée des oripeaux du temps. Que le sot demeure bouche bée et frissonne — l’homme comprend et peut regarder en face sans broncher. Encore faut-il qu’il soit lui-même aussi humain que ceux de la rive… Il faut aborder cette vérité avec ce qu’on a de plus réel en soi, avec notre propre force innée. — Des principes ?… Non, des principes ne suffiraient pas. Ce ne sont là qu’acquisition, déguisement, élégante friperie qui s’envoleraient à la première secousse un peu rude. Ce qu’il faut, c’est une foi délibérée… Y a-t-il pour moi un appel dans ce barbare tumulte ?… Soit, j’entends, j’admets, mais j’ai une voix aussi et qui n’est pas de celles à qui on impose silence… Bien sûr, le sot, — soit frayeur, soit nobles sentiments, — ne court aucun risque… Que marmottez-vous là-bas ?… Vous vous demandez pourquoi je ne suis pas descendu à terre pour y aller à mon tour de mon hurlement et de ma danse… Je ne l’ai pas fait, j’en conviens… Nobles sentiments, dites-vous ? Au diable les nobles sentiments ! J’avais bien le temps d’y songer ! J’avais bien assez à faire, avec de la céruse et des bandes coupées dans des couvertures de laine, à envelopper les tubes de vapeur qui fuyaient. J’avais à veiller à la barre, à éviter les troncs d’arbres noyés et, vaille que vaille, à faire avancer mon rafiau de bateau. Ces choses-là contenaient une vérité de surface qui eût suffi à préserver plus sage que moi. Et entre-temps, j’avais à surveiller le sauvage qui me servait de chauffeur. C’était un spécimen amélioré. Il était capable de chauffer une chaudière verticale. Je l’apercevais d’en haut et, ma parole ! le regarder était aussi édifiant que de voir un chien en culottes et chapeau à plumes qui danse sur ses pattes de derrière. Quelques mois d’apprentissage avaient suffi à ce gaillard réellement remarquable. Il louchait vers le manomètre ou le niveau d’eau avec un évident effort d’intrépidité et il n’en avait pas moins les dents limées, le pauvre diable ! — et de bizarres dessins au rasoir sur la laine de son crâne, et trois encoches décoratives sur chaque joue. Tandis qu’il aurait dû être sur la rive à battre des pieds et des mains, il lui fallait demeurer là, à peiner dur, asservi à une incompréhensible sorcellerie et pénétré d’un savoir croissant. Il était utile parce qu’il avait été dégrossi, et ce qu’il savait, c’est que, si l’eau venait à disparaître dans cette chose transparente, le mauvais génie enfermé à l’intérieur de la chaudière s’irriterait de l’intensité de sa soif et se vengerait de façon terrible. Aussi il suait et activait ses feux et épiait le verre d’un air effrayé (avec un fétiche improvisé, fait de haillons liés à son bras et un morceau d’or poli, aussi gros qu’une montre, fiché à plat dans sa lèvre inférieure), tandis que les rives boisées défilaient lentement, et que laissant derrière nous le bruit furtif de notre passage, et combien d’interminables kilomètres de silence ! — nous avancions péniblement dans la direction de Kurtz. Mais les troncs noyés étaient abondants, l’eau perfide et sans profondeur ; la chaudière effectivement semblait abriter un démon acariâtre, si bien que ni le chauffeur ni moi-même n’avions le loisir d’approfondir nos insidieuses pensées.
« A quelque vingt kilomètres de la Station Intérieure, nous tombâmes sur une case de roseaux, un mélancolique mât penché, arborant encore les méconnaissables lambeaux de ce qui avait été un drapeau — et sur la rive un tas de bois proprement empilé. Ceci était inattendu. Nous accostâmes et sur le tas de bois nous trouvâmes une planchette portant une inscription au crayon, toute pâlie. Nous y pûmes déchiffrer les mots suivants : « Du bois pour vous. Dépêchez-vous. Approchez avec précaution. » Il y avait une signature, mais elle était illisible ; ce n’était pas celle de Kurtz, le nom était plus long. — Dépêchez-vous ! De quoi faire ?… De monter le fleuve ?… — Approchez avec précaution. — Nous n’en avions rien fait, mais la recommandation ne pouvait viser l’endroit où il n’était possible de la trouver qu’après avoir déjà approché. Quelque chose de grave plus haut, sans doute !… Mais quoi ! — et jusqu’à quel point ?… Telle était la question. Nous accueillîmes avec des commentaires désapprobateurs ce style télégraphique. La brousse, à l’entour, ne disait rien et du reste ne permettait guère d’aller voir bien loin. Un rideau déchiré de cotonnade rouge pendait au seuil de la case et nous battait tristement au visage. L’habitation était en ruines, mais on voyait qu’un blanc y avait vécu naguère. Il restait une table grossière — une planche sur deux montants ; un tas de détritus s’amoncelait dans un coin sombre, et près de la porte, je ramassai un livre, il n’avait plus de couverture et à force d’avoir été feuilletées, les pages avaient pris une espèce de mollesse extrêmement crasseuse, mais le dos avait été recousu avec amour à l’aide de coton blanc qui avait encore l’air propre. C’était une trouvaille extraordinaire. Elle avait pour titre : Recherches sur quelques Problèmes de Navigation, par un nommé Towser, Towson, un nom de ce genre, capitaine de la Marine Britannique. Le sujet paraissait austère à souhait, avec ses diagrammes explicatifs et de déprimants tableaux de chiffres et l’ouvrage datait de soixante ans. Je maniai cette déconcertante antiquité avec la plus délicate précaution, de peur qu’elle ne tombât en poussière entre mes mains. Dans le volume Towson ou Towser dissertait avec gravité sur le point de rupture des chaînes et palans et autres questions analogues. Pas très captivant, le bouquin, mais du premier coup d’œil, on y reconnaissait une telle honnêteté d’intention, un si loyal souci d’exercer proprement son métier, qu’ils faisaient resplendir ces humbles pages, méditées il y a si longtemps, d’une lumière qui n’était pas simplement professionnelle. Le candide vieux marin, avec ses histoires de chaînes et d’apparaux, me fit soudain oublier la brousse et les pèlerins, dans l’émotion que j’éprouvais à me trouver enfin en face de quelque chose d’indiscutablement réel. Qu’un tel livre se trouvât là, c’était déjà merveilleux, mais plus surprenantes encore étaient les notes crayonnées en marge et se rapportant notoirement au texte. Je n’en pouvais croire mes yeux. Et elles étaient en langage chiffré. Oui, elles m’avaient tout l’air d’être rédigées en chiffres… Imaginez l’individu trimballant dans ce pays perdu un livre de cet ordre et l’étudiant et prenant des notes — en chiffres ! Le mystère était extravagant.
« Je m’étais vaguement rendu compte depuis quelque temps d’une agitation déplaisante : quand je relevai la tête, je m’aperçus que le tas de bois avait disparu et que le Directeur, assisté de tous les pèlerins, m’appelait à grands cris du bord du fleuve. Je glissai le livre dans ma poche. Je vous assure qu’en interrompant ma lecture, ce fut comme si je m’arrachais à l’asile d’une vieille et solide amitié.
« Je remis ma boiteuse machine en marche. « Ce doit être ce misérable traitant, cet intrus !… », s’écria le Directeur, en se retournant d’un air malveillant vers l’endroit que nous venions de quitter. — « Ce doit être un Anglais… », fis-je. — « Cela ne l’empêchera pas d’avoir des ennuis, s’il n’est pas prudent… », grommela le Directeur d’un air sombre ; à quoi je répliquai du ton le plus innocent que nul n’était exempt d’ennuis en ce monde.
« Le courant était devenu plus rapide et le vapeur semblait à bout de souffle ; la roue d’arrière tournait languissamment et de temps en temps, je me prenais à écouter sur la pointe des pieds les battements des palettes, car, en toute sincérité, je m’attendais à ce que d’un moment à l’autre, la misérable patraque s’arrêtât. C’était proprement épier les dernières palpitations d’une vie qui s’éteint. Pourtant, nous continuions de nous traîner. Parfois, je marquais du regard un arbre devant moi, pour mesurer grâce à lui de quelle distance nous nous rapprochions de Kurtz, mais je le perdais de vue invariablement avant de l’avoir atteint. C’en était trop pour la patience humaine que de garder les yeux si longtemps fixés sur un même point. Le Directeur faisait preuve d’une magnifique résignation. Pour moi, je m’énervais et m’agitais tout en discutant en mon intérieur s’il convenait ou non de parler ouvertement à Kurtz. Mais avant d’en être arrivé à une conclusion, l’idée me vint que parler, me taire ou faire quoi que ce fût, tout était également vain. Qu’importait que quelqu’un sût ou ignorât ! Qu’importait que ce fût celui-ci ou celui-là qui fût Directeur ! On a parfois de ces illuminations… Les ressorts de cette affaire étaient profondément cachés sous la surface, à l’abri de mon atteinte et de ma possible intervention.
« Vers le soir du second jour, j’estimai que nous nous trouvions à environ treize kilomètres de la station de Kurtz. J’avais grand’envie de continuer, mais le Directeur prit une mine grave et me déclara que la navigation dans ces parages était si dangereuse qu’il paraissait prudent, le soleil étant déjà très bas, de demeurer où nous étions jusqu’au lendemain matin. De plus, il me fit observer que s’il y avait à tenir compte de l’avis qui nous avait été donné d’approcher avec précaution, nous avions à approcher en plein jour, non à la brume ou pendant la nuit. Tout cela était fort raisonnable. Treize kilomètres ne faisaient guère que trois heures de route pour nous : d’autre part, je distinguais des rides suspectes sur le fleuve devant nous. Ce retard, néanmoins, me contraria au delà de toute expression et de façon fort absurde aussi, étant donné qu’une nuit de plus ou de moins n’avait guère d’importance après tant de mois. Comme nous avions du bois en abondance, et que la consigne était d’être prudents, je gagnai le milieu du fleuve. Il était à cet endroit droit et resserré entre des berges hautes comme les talus d’un chemin de fer. L’ombre s’y glissa bien avant que le soleil ne fût couché. Le courant fuyait égal et rapide, mais une immobilité muette pesait sur les rives. Les arbres vivants, attachés les uns aux autres par les lianes grimpantes, les vivantes broussailles qui croissaient en dessous, on aurait pu croire que tout était changé en pierre, jusqu’au plus mince rameau, à la feuille la plus légère. Ce n’était pas du sommeil : c’était surnaturel et comme un état de transe. Pas le moindre bruit ne se faisait entendre. On regardait avec étonnement, avec le sentiment d’être devenu sourd et puis la nuit tombait et vous rendait aveugle par surcroît. Vers trois heures du matin, un gros poisson sauta hors de l’eau et le bruit me fit sursauter comme si l’on venait de tirer un coup de fusil. Quand le soleil se leva, il régnait un épais brouillard blanc, très chaud, consistant et plus impénétrable que la nuit elle-même. Il ne dérivait ni ne bougeait : il demeurait simplement autour de nous comme quelque chose de solide. Vers huit ou neuf heures, pourtant, il se leva comme se lève un volet. Nous eûmes une échappée sur les arbres innombrables qui nous dominaient, sur l’immense brousse enchevêtrée avec la petite boule incandescente du soleil suspendue au-dessus — le tout parfaitement immobile, — et ensuite le volet redescendit sans bruit, comme s’il eût glissé dans des rainures bien graissées. Je donnai l’ordre de laisser aller la chaîne que nous avions commencé de hâler. Avant que son raclement ne se fut arrêté, un cri, un très grand cri, comme d’une désolation infinie, s’éleva lentement dans l’air opaque. Il s’arrêta. Une clameur plaintive, modulée sur de sauvages dissonances, remplit nos oreilles. Elle était à ce point inattendue que mes cheveux se hérissèrent sous ma casquette. Je ne sais l’effet qu’elle fit sur les autres ; pour moi il me parut que le brouillard lui-même venait de gémir, tant cette voix lamentable et tumultueuse avait subitement jailli de tous les côtés à la fois. Elle se termina sur les éclats précipités d’un hurlement aigu, dont l’intensité était presque intolérable et qui cessa tout à coup, nous laissant figés en diverses attitudes assez ridicules et continuant d’écouter le silence presque aussi effrayant et excessif. — « Grand Dieu ! qu’est-ce que cela veut dire ?… » balbutia derrière moi l’un des pèlerins, un petit homme gras, aux cheveux filasse et favoris rouges, qui portait des chaussures à élastiques et un pyjama rose dont le bout du pantalon était enfoncé dans ses chaussettes. Deux autres demeurèrent bouche bée une minute, puis se précipitèrent dans la petite cabine, pour réapparaître aussitôt, jetant partout des regards effarés et avec des Winchester tout armés entre les mains. Nous pouvions tout juste voir le vapeur sur lequel nous étions, ses lignes brouillées comme sur le point de se dissoudre et autour de nous une brumeuse bande d’eau, large de deux pieds peut-être, et c’était tout. Le reste du monde avait cessé d’exister, pour nos yeux du moins et nos oreilles. Dissipé, évanoui, balayé sans laisser ni un soupir, ni une ombre, derrière lui.
« Je me dirigeai vers l’avant et donnai l’ordre de raccourcir la chaîne de manière à être prêt à hisser l’ancre et à mettre en marche incontinent, s’il était nécessaire. « Croyez-vous qu’ils attaquent ? » murmura une voix angoissée. Un autre fit : « Dans ce brouillard, nous serons tous massacrés ! » Les visages étaient tendus, les mains tremblaient légèrement, les paupières oubliaient de battre. Rien n’était plus curieux que d’observer le contraste entre l’expression des blancs et celle des noirs de l’équipage, aussi étrangers à cette partie du fleuve que nous l’étions nous-mêmes, bien que leur pays natal ne fût guère distant que de quelque treize cents kilomètres. Les blancs non seulement étaient décomposés, mais avaient l’air d’être péniblement choqués par un tumulte aussi incongru. Les autres laissaient voir une expression alerte et naturellement intéressée, bien que leurs visages demeurassent calmes, même chez ceux qui découvraient leurs babines en hissant la chaîne. Plusieurs échangèrent de courtes phrases gutturales qui parurent pour eux trancher la question d’une manière satisfaisante. Leur chef, un jeune noir à l’ample carrure, étroitement drapé dans des étoffes à bordure bleu foncé, les narines farouches et la chevelure ingénieusement relevée en petites boucles huileuses, se dressa à mon côté. — « Et bien ?… » fis-je, pour dire quelque chose. — « Attrape-le, fit-il férocement, en ouvrant des yeux enflammés, cependant que ses dents aiguës brillaient. Attrape-le et donne-le nous. — Vous le donner, demandai-je, et pourquoi faire ?… — Le manger… », fit-il laconiquement et s’accoudant sur le bordage, il se mit à considérer le brouillard, dans une attitude digne et profondément pensive. J’aurais sans doute été horrifié, si l’idée ne m’était venue que ses pareils et lui devaient avoir extrêmement faim et que leur faim depuis un mois au moins n’avait dû cesser de croître. Ils avaient été engagés pour six mois (aucun d’eux, j’imagine, n’avait sur le temps de notions pareilles à celles qu’après des âges sans nombre nous avons acquises. Ils appartenaient encore au commencement des temps et n’avaient pas d’expérience héréditaire pour les instruire sur ce point) : du moment qu’il y avait un bout de papier noirci, en conformité d’une loi burlesque confectionnée à l’autre bout du fleuve, il n’était jamais entré dans la tête de personne de s’inquiéter de leurs moyens d’existence. Sans doute, ils avaient apporté avec eux un stock de viande d’hippopotame pourrie, mais elle ne les aurait pas menés bien loin, même si les pèlerins, avec force manifestations de mauvais goût, n’en avaient jeté la plus grande partie par-dessus bord. Le procédé peut paraître un peu arbitraire, mais ce n’était qu’un cas de légitime défense. Impossible de respirer l’odeur de l’hippopotame crevé durant les repas, durant le sommeil, en s’éveillant et toute la journée et de ne pas sentir se relâcher en même temps la prise précaire qu’on a sur l’existence. Par ailleurs, on leur avait alloué à chacun une fois par semaine trois bouts de fil de laiton, longs d’environ neuf pouces, qui en principe devaient leur servir de monnaie d’échange pour acheter des provisions dans les villages riverains. Vous voyez d’ici comment ça fonctionnait ! Ou bien il n’y avait pas de village, ou bien les populations étaient hostiles, ou bien le Directeur — qui comme nous se nourrissait de conserves, corsées de temps en temps d’un vieux bouc, — ne tenait pas à arrêter le vapeur pour quelque raison plus ou moins obscure. De sorte qu’à moins qu’ils ne se nourrissent du laiton lui-même ou n’en fissent des nœuds coulants pour attraper le poisson, je ne vois pas trop quel bénéfice ils pouvaient bien tirer de cet extravagant salaire. Je dois reconnaître qu’il était réglé avec une régularité digne d’une importante et honorable entreprise commerciale. Pour le reste, la seule espèce de nourriture que je leur eusse vue entre les mains — et elle ne paraissait guère comestible ! — consistait en quelques morceaux d’une matière pareille à de la pâte mal cuite, d’une couleur malpropre tirant sur la lavande, qu’ils conservaient dans un enveloppement de feuilles et dont ils avalaient une bouchée de temps en temps, mais si mince qu’ils semblaient y toucher moins avec l’intention réelle de se sustenter que pour se donner l’illusion de manger. De par tous les démons rongeurs de la faim, pourquoi ne nous tombèrent-ils pas dessus — ils étaient trente contre cinq ! — et ne se donnèrent-ils pas pour une fois leur content, j’en suis encore ahuri quand j’y songe. C’était de grands hommes robustes, incapables de mesurer les conséquences de leurs actes, doués de courage et même de force, bien que leur peau eût cessé d’être luisante et leurs muscles d’être durs. Force m’était de constater qu’une obscure influence, l’un de ces mystères humains qui jettent un défi au plausible, avait dû entrer en jeu. Je les considérai avec un vif regain d’intérêt. L’idée qu’avant peu je pouvais fort bien être mangé par eux ne m’entra pas dans la tête. Et pourtant, il faut avouer qu’à ce moment, je m’aperçus — à la faveur de ce jour nouveau — de l’aspect malsain des pèlerins, et j’espérai, oui, positivement, j’espérai que ma personne n’avait pas un air aussi — comment dirai-je, — aussi peu appétissant, — touche de vanité fantastique qui s’accordait à merveille avec la sensation de rêve qui pénétrait mon existence à cette époque. Peut-être avais-je aussi un peu de fièvre. On ne peut passer tout son temps à se tâter le pouls. J’avais souvent des pointes de fièvre, des atteintes de diverses choses, coups de griffe enjoués de la sauvagerie — la bagatelle précédant l’accès plus sérieux qui suivit en temps voulu. — Oui, ma foi, je les considérai, — comme on regarderait n’importe quel être humain — avec la curiosité de leurs impulsions, de leurs mobiles, des ressources ou des faiblesses qu’ils pourraient accuser à l’épreuve d’une inexorable nécessité physique. Retenue !… Quelle retenue imaginer !… Superstition, dégoût, patience, peur — ou quelque façon d’honneur primitif ?… Aucune peur ne tient devant la faim ; aucune patience qui l’apaise et pour la faim le dégoût n’existe pas ; quant aux superstitions, croyances, et ce que vous pouvez appeler principes, ils pèsent moins qu’un flocon dans la brise… Soupçonnez-vous tout ce qu’il y a d’infernal dans l’inanition qui se prolonge, sa torture exaspérée, ses sinistres pensées, la sombre férocité qui couve en elle ? Moi, je sais ce que c’est. Il faut à un homme toute sa force innée pour résister convenablement à la faim. En fait il est plus aisé d’affronter le dénuement, le déshonneur et la perte de son âme, que cette espèce de faim qui dure. Triste, mais vrai !… Et ces gaillards-là n’avaient aucune raison au monde de se faire scrupule. Retenue !… Autant en attendre de l’hyène qui rôde parmi les cadavres d’un champ de bataille !… Mais tel était, cependant, le fait devant moi, éclatant, pareil à l’écume sur les profondeurs de la mer, au frémissement derrière l’énigme insondable : et son mystère, à y bien réfléchir, m’apparaissait plus alarmant que l’inexplicable, l’étrange accent de douleur désespérée qui traversait cette sauvage clameur, jaillie vers nous de la rive, derrière la blancheur aveugle du brouillard.
« Mais de quelle rive ? Deux des pèlerins disputaient sur ce point d’une voix basse et précipitée. « La gauche ! — Mais non, voyons ! De la droite, cela va sans dire… » — « C’est très grave, fit le Directeur derrière moi. Je serais désolé qu’il arrivât quelque chose à M. Kurtz avant que nous ayons pu le rejoindre. » Je le regardai et ne doutai pas un instant qu’il ne fût sincère. Il était de ces hommes qui jusqu’au bout tiennent à sauver les apparences. C’était là sa retenue ! Mais quand il bredouilla je ne sais quoi sur la nécessité d’aller de l’avant, je ne pris même pas la peine de répondre. Je savais, et lui aussi, que c’était impossible. Pour peu que nous eussions lâché notre ancrage nous nous serions trouvés littéralement en l’air, dans l’espace. Nous n’aurions pu dire où nous allions — si nous remontions le courant, le descendions ou le traversions, tant que nous ne nous serions pas jetés sur une rive, et même alors comment savoir si c’était la droite ou la gauche ! Bien entendu je ne bougeai pas. Je ne tenais nullement à nous mettre en pièces… Pas moyen de trouver un endroit plus mal choisi pour un naufrage… Noyés sur-le-champ ou non, nous étions bien assurés d’y rester d’une manière ou d’une autre et sans délai !… — « Je vous autorise à tout risquer !… » me dit-il après un court silence. — « Je me refuse à prendre aucun risque », répondis-je sèchement, ce qui était exactement la réponse qu’il attendait, bien que mon ton eût de quoi le surprendre. — « Soit, je dois m’en remettre à votre jugement. C’est vous le capitaine… », fit-il d’un ton de politesse marquée. Je lui tournai le dos pour tout compliment et scrutai le brouillard. Combien de temps allait-il durer ? Mais d’écarquiller les yeux ne nous avançait guère. Les approches de ce Kurtz, qui ramassait son ivoire dans la brousse la plus détestable, étaient décidément entourées d’autant de dangers que s’il se fût agi d’une princesse enchantée endormie dans un château fabuleux… « Pensez-vous qu’ils nous attaquent ? » me demanda le Directeur, d’un ton de confidence.
« J’étais d’avis qu’ils n’attaqueraient pas, pour diverses raisons manifestes. Le brouillard épais en était une. Pour peu qu’ils s’écartassent de la rive dans leurs pirogues, ils se seraient trouvés perdus, comme nous l’eussions été nous-mêmes, si nous avions tenté de bouger. De plus il m’avait paru que la brousse de chaque côté était tout à fait impénétrable, et pourtant il y avait des yeux là-dedans, des yeux qui nous avaient vus ! Le taillis au long des berges sans doute était très épais, mais derrière celui-ci, le sous-bois était évidemment plus accessible. Quoi qu’il en fût, durant la brève éclaircie, je n’avais nulle part aperçu de pirogues sur le fleuve, il n’y en avait assurément pas à la hauteur du navire. Mais ce qui rendait l’éventualité d’une attaque inadmissible à mes yeux, c’était la nature même du bruit, des cris que nous avions entendus. Ils n’avaient pas le caractère farouche qui présage une immédiate intention hostile. Si inattendus, sauvages et violents qu’ils eussent été, ils m’avaient donné une impression irrésistible de douleur. L’apparition du vapeur avait pour je ne sais quelle raison rempli ces sauvages d’une peine infinie. Le danger, s’il y en avait un, expliquai-je, résultait plutôt de la proximité où nous étions d’une grande passion déchaînée. L’extrême douleur elle-même peut finir par se résoudre en violence : mais plus généralement elle se traduit par de l’apathie.