« Il eût fallu voir les pèlerins ouvrir des yeux ronds. Ils n’avaient pas le courage de ricaner ou de me tourner en dérision, mais ils durent me croire fou — de frayeur sans doute ! Je leur fis un discours en trois points : Mes enfants, pas besoin de se frapper ! Avoir l’œil au guet ?… Vous pensez bien que j’épiais la moindre velléité qu’aurait le brouillard de se lever, à la façon dont le chat épie la souris, mais pour tout autre usage nos yeux étaient aussi inutiles que si nous avions été enfouis à quelques kilomètres de profondeur, sous une montagne de coton. J’éprouvais du reste l’impression accablante, chaude, étouffante d’un ensevelissement… — Tout ce que je déclarai aux pèlerins, si extravagant qu’il parût, était d’ailleurs la stricte vérité. Ce que nous considérâmes ultérieurement comme une attaque, ne fut somme toute tenté que pour nous tenir à distance. Loin d’être agressive, l’action n’était même pas défensive au sens usuel du mot : elle fut risquée sur le coup du désespoir et n’était essentiellement qu’une mesure de protection contre nous.

« Elle se développa, si je puis dire, deux heures après que le brouillard se fut levé et son commencement prit place à un endroit distant d’environ deux kilomètres de la station de Kurtz. Nous venions tout juste de doubler péniblement un coude, lorsque j’aperçus un îlot, une simple langue de terre herbue, d’un vert éclatant, au milieu du courant. Elle était seule de son espèce, mais en approchant je constatai qu’elle constituait la pointe avancée d’un long banc de sable ou plutôt d’une suite de hauts fonds qui s’étendaient au milieu du fleuve. Ils étaient décolorés, tout juste immergés et se laissaient deviner sous l’eau comme au long d’un dos les vertèbres apparaissent sous la peau. Autant que je m’en rendais compte, on pouvait passer soit à droite, soit à gauche. Bien entendu, j’ignorais tout du chenal. Les deux rives paraissaient identiques et la profondeur pareille : pourtant, sachant que la station se trouvait du côté ouest, je pris instinctivement le passage à droite.

« A peine y étions-nous engagés, je m’aperçus qu’il était beaucoup plus étroit que je ne l’avais supposé. A notre gauche s’étendait le haut banc ininterrompu : de l’autre côté, la berge se dressait à pic, couverte d’un épais taillis ; au-dessus de ce taillis, les arbres s’élevaient en rangs serrés. Les feuillages pendaient au-dessus du courant et de temps en temps une grosse branche se projetait toute droite en travers du fleuve. L’après-midi était avancé : l’aspect de la forêt était sombre et déjà une large bande d’ombre était tombée sur l’eau. C’est dans cette ombre que nous avancions, fort lentement, vous pouvez m’en croire. Je gouvernais au plus près de la rive, l’eau étant plus profonde au long des berges, ainsi que l’indiquaient les sondages à la perche.

« L’un de mes affamés et patients amis sondait à l’avant juste en dessous de moi. Ce vapeur était fait exactement comme un chaland ponté. Sur le pont s’élevaient deux petits réduits en bois de teck, avec porte et fenêtres. La chaudière était à l’avant, la machine à l’arrière. Par-dessus le tout courait un appontement léger, soutenu par des étançons. La cheminée passait à travers ce toit et en face de la cheminée, une étroite cabine, construite en planches légères, servait d’abri de pilote. Elle contenait une couchette, deux chaises de camp, un Martini-Henry tout chargé dans un coin, une table minuscule et enfin la barre. Il y avait une large porte sur le devant et un volet épais de chaque côté. Porte et volets, il va de soi, étaient toujours ouverts. Je passais mes journées là-haut, perché à l’extrême avant du pont, en face de la porte. La nuit je dormais ou essayais de dormir sur la couchette. Un nègre athlétique qui appartenait à une tribu de la côte et qu’avait éduqué mon malheureux prédécesseur, servait de timonier. Il portait avec fierté des boucles d’oreilles en laiton, arborait une sorte de fourreau de coton bleu qui l’enveloppait de la poitrine aux chevilles et il avait de lui-même la plus haute opinion. C’était bien l’animal le plus mal équilibré que j’eusse jamais rencontré. Quand vous étiez près de lui, il gouvernait de l’air le plus important du monde, mais sitôt seul, il devenait la proie de la plus abjecte frousse, et en moins d’une minute tout contrôle sur cet éclopé de vapeur lui échappait.

« J’observais la sonde et j’étais fort ennuyé de constater qu’à chaque coup, un bout de plus en plus long dépassait de l’eau, quand je vis mon sondeur laisser tout en plan brusquement et se coucher à plat sur le pont sans même prendre la peine de retirer sa perche. Il ne l’avait pas lâchée cependant et elle continuait de traîner dans l’eau. En même temps, le chauffeur, que je découvrais en contre-bas, se mit précipitamment sur son séant devant la chaudière en enfonçant la tête entre les épaules. J’étais stupéfait, mais il me fallut reporter les yeux sur le fleuve sans retard parce qu’il y avait un tronc d’arbre sur notre route. Des bâtons, des petits bâtons volaient autour de nous, en nuées ; ils sifflaient à ma barbe, tombaient au-dessous de moi, heurtaient l’abri du pilote derrière mon dos. Et durant ce temps, le fleuve, le rivage, la forêt étaient calmes, parfaitement calmes. Je n’entendais que le lourd barbotement de notre roue à l’arrière et le bruit d’averse de ces choses qui volaient. — Tant bien que mal, nous évitâmes le tronc d’arbre. — Des flèches, bon sang ! On nous tirait dessus… Je rentrai vivement fermer le volet du côté de la terre. Cet idiot de timonier, ses mains sur les rayons, levait les genoux, frappait du pied, rongeait son frein, quoi ! comme un cheval qu’on retient. Le diable l’emporte ! Et nous nous traînions à dix pieds de la rive. Il me fallut me pencher au dehors pour faire basculer le pesant volet et j’aperçus une face entre les feuilles, au niveau de la mienne, qui me dévisageait avec une fixe férocité, et soudain comme si un bandeau fut tombé de mes yeux, je distinguai dans la confuse pénombre des poitrines nues, des bras, des jambes, des yeux brillants : la brousse grouillait de formes humaines en mouvement, luisantes, couleur de bronze. Les branches bougeaient, se balançaient, bruissaient : les flèches s’en échappaient… — mais le volet enfin s’abattit. — « Droit devant toi !… » dis-je au pilote. Il tenait la tête raide, face en avant, mais ses prunelles roulaient et il continuait de lever et d’abaisser ses pieds doucement tandis que sa bouche écumait un peu. — « Tiens-toi tranquille !… » lui criai-je furieusement. Autant ordonner à un arbre de ne pas bouger dans le vent ! Je me précipitai hors de la cabine. En dessous de moi, il y avait un grand bruit de pas sur le pont de fer, des exclamations confuses. Une voix se fit entendre : « Pouvez-vous virer ? » En même temps, je découvris une ride en forme de V sur la surface de l’eau, devant nous. Quoi, encore un tronc d’arbre ! Une fusillade éclata sous mes pieds. Les pèlerins avaient ouvert le feu avec leurs Winchester et faisaient gicler le plomb dans cette brousse. Un gros nuage de fumée monta et se répandit lentement sur le fleuve. Il m’arracha un juron. Impossible de distinguer désormais ni la ride ni l’épave. Je me tenais sur le pas de la porte, et les flèches s’abattaient par essaims. Elles étaient peut-être empoisonnées, mais à les voir, on ne les eût pas cru capables de faire du mal à un chat… La forêt à ce moment commença à hurler. Nos bûcherons à leur tour poussèrent une clameur de guerre, et la détonation d’un fusil tout juste derrière mon dos m’assourdit. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule et l’abri de pilote était encore plein de bruit et de fumée au moment où je m’élançai d’un bond sur la barre. Mon animal de nègre avait tout lâché pour ouvrir le volet et décharger le Martini-Henry. Il se tenait debout devant la large baie : l’air féroce, je lui criai de reculer tout en parant d’un coup de barre au crochet subit que le vapeur venait de faire. Il n’y avait pas assez de place pour tourner même s’il l’avait fallu : l’épave était quelque part devant nous, tout près, cachée par cette sacrée fumée ; il n’y avait guère de temps à perdre, aussi bien je piquai droit sur la rive où je savais que l’eau était profonde.

« Nous passâmes, lentement, au travers des broussailles retombantes, dans un tourbillon de ramures brisées et de feuilles qui volaient. La fusillade au-dessous de moi s’était arrêtée net, comme j’avais prévu qu’elle ferait aussitôt que les magasins seraient vides. A ce moment, je rejetai la tête en arrière pour éviter un trait sifflant qui traversa l’abri de pilote, passant par l’une des ouvertures, pour ressortir par l’autre. Par-dessus le barreur dément qui brandissait le fusil déchargé en hurlant vers la rive, j’aperçus de vagues formes humaines, qui couraient pliées en deux, bondissaient, glissaient, distinctes, incomplètes, fugitives. Puis quelque chose d’énorme apparut dans l’air, devant le volet ; le fusil fila par-dessus bord et l’homme, reculant vivement, jeta vers moi un regard de côté, extraordinaire, profond et familier, puis tomba à mes pieds. Du crâne, il heurta la roue deux fois et l’extrémité de ce qui avait air d’un long bâton s’abattit avec lui en culbutant une des chaises de camp. On eût dit qu’en arrachant cette chose des mains de quelqu’un sur la rive il avait perdu l’équilibre. La mince fumée s’était dissipée ; nous avions évité le tronc d’arbre et un regard jeté en avant me permit de constater qu’à une centaine de mètres plus loin, nous serions en mesure de nous écarter de la rive, mais l’impression de chaud et de mouillé que je sentais sur mes pieds me fit baisser la tête. L’homme avait roulé sur le dos et me regardait fixement : ses deux mains étaient crispées sur le bâton. C’était le bois d’une lance qui lancée ou poussée par la baie l’avait atteint au flanc, juste en dessous des côtes ; le fer avait pénétré tout entier, après avoir fait une affreuse déchirure ; mes souliers étaient pleins de sang ; une mare s’étendait, tranquille, d’un sombre rouge luisant, sous la roue, et les yeux de l’homme brillaient d’un éclat surprenant. La fusillade reprit à nouveau. Il me considérait anxieusement, serrant la lance comme quelque chose de précieux, avec l’air de craindre que je n’essayasse de la lui enlever. Il me fallut faire un effort pour dégager mes yeux de son regard et m’occuper à nouveau de la barre. D’une main je cherchai à tâtons au-dessus de moi le cordon du sifflet à vapeur et lâchai coup sur coup précipitamment. Les vociférations furieuses et guerrières s’arrêtèrent à l’instant et des profondeurs de la forêt, s’éleva tremblant et prolongé, un gémissement d’épouvante et de consternation, pareil on s’imagine, à celui qui retentira sur cette terre quand le dernier espoir se sera évanoui. Il y eut une sorte de commotion sous bois, la pluie de flèches cessa, quelques traits trop courts vibrèrent encore, ensuite ce fut le silence, parmi lequel le battement languissant de notre roue d’arrière parvint à mon oreille. Je mettais la barre à bâbord toute quand le pèlerin en pyjama rose, très agité et suant, apparut au seuil de la porte. — « Le Directeur m’envoie… » commença-t-il d’un ton officiel, mais soudain il s’interrompit : « Ah, mon Dieu !… » fit-il, les yeux fixés sur l’homme blessé.

« Nous demeurâmes penchés au-dessus de lui et son regard interrogateur et brillant nous enveloppait. En vérité, j’eus l’impression qu’il allait nous poser une question dans une langue que nous ne comprendrions pas, mais il mourut sans proférer un son, sans remuer un membre, sans qu’en lui bougeât un muscle. Au dernier moment pourtant, comme répondant à un signe que nous ne pouvions voir, à un murmure que nous ne pouvions entendre, il fronça les sourcils âprement, et ce froncement prêta à son noir masque de mort une expression indiciblement sombre, pensive et menaçante. L’éclat du regard interrogateur bientôt ne fut plus que vide vitreux.

— « Savez-vous gouverner ? » demandai-je brusquement à l’agent. Il eut l’air d’en douter, mais je l’empoignai par le bras et il comprit sur-le-champ que j’entendais qu’il gouvernât bon gré, mal gré. Pour dire la vérité, j’éprouvais une hâte maladive de changer de souliers et de chaussettes. — « Il est mort ! » murmura mon homme, fortement impressionné. — « Cela ne fait pas le moindre doute », répondis-je, en tirant furieusement sur les cordons de mes souliers. « Et, soit dit en passant, je pense bien que M. Kurtz est également mort à cette heure… »

« Pour le moment, c’était ma pensée dominante. Je ressentais un extrême désappointement, comme s’il m’était subitement apparu que je m’étais efforcé d’atteindre une chose dépourvue de toute réalité. Je n’aurais pas été plus écœuré si le voyage n’avait été entrepris que pour me permettre de causer avec M. Kurtz… Causer !… Je lançais l’un de mes souliers par-dessus bord et me rendis compte que c’était là tout justement ce que je m’étais promis : — une conversation avec M. Kurtz. Je fis l’étrange découverte que je ne me l’étais jamais représenté agissant, mais discourant. Je ne me dis pas : « Je ne le verrai pas » ou : « Je ne lui serrerai jamais la main », mais : « Je ne l’entendrai jamais ! » L’homme s’offrait à moi comme une voix. Ce n’est pas que je l’associasse à aucune espèce d’action. Ne m’avait-on pas répété, sur tous les tons de l’envie et de l’admiration qu’il avait à lui seul recueilli, troqué, extorqué ou volé plus d’ivoire que tous les autres agents réunis. Là n’était pas la question, mais qu’il s’agissait d’un homme doué, et qu’entre tous ses dons, celui qui passait les autres et imposait en quelque sorte l’impression d’une présence réelle, c’était son talent de parole, sa parole ! — ce don troublant et inspirateur de l’expression, le plus méprisable et le plus noble des dons, courant de lumière frémissant ou flux illusoire jailli du cœur d’impénétrables ténèbres.

« La seconde chaussure s’envola à son tour vers le démon du fleuve. Je songeais : Bon sang ! C’est fini ! Nous arrivons trop tard, il a disparu : le don a disparu par l’opération de quelque lance, flèche ou massue. Je ne l’entendrai jamais parler, après tout : et il y avait dans mon chagrin une étrange extravagance d’émotion comme celle que j’avais constatée dans le chagrin bruyant de ces sauvages dans la forêt. Ma désolation, ma solitude n’auraient pas été plus vives si l’on m’avait subitement enlevé une croyance ou si j’avais manqué ma destinée dans cette vie. Pourquoi soupirez-vous comme ça là-bas ?… Absurde ?… Va pour absurde !… Grand Dieu, un homme ne peut-il jamais… Suffit : passez-moi du tabac… »