Il y eut un moment de profonde tranquillité ; puis une allumette flamba, et la face maigre de Marlow apparut, fatiguée, creusée, avec ses plis tombants, les paupières baissées, un air d’attention concentrée et tandis qu’il tirait vigoureusement sur sa pipe, il semblait émerger de la nuit ou s’y enfoncer selon le clignotement régulier de la courte flamme. L’allumette s’éteignit.

— « Absurde ! s’écria-t-il. C’est bien ce qui vous attend de pire quand on essaie de raconter… Tous, tous tant que vous êtes, vous êtes solidement accrochés dans l’existence à deux bonnes adresses, comme une vieille coque entre ses deux ancres, le boucher à un coin, le policeman à l’autre, un excellent appétit et la température normale : normale, vous m’entendez, d’un bout de l’année à l’autre… Et vous prononcez le mot absurde… Absurde ! Au diable votre Absurde !… Absurde ? Mes petits, qu’attendre de quelqu’un qui par pure nervosité vient de lancer par-dessus bord une paire de chaussures neuves ? Maintenant que j’y songe, il me paraît surprenant que je ne me sois pas mis à pleurer, et cependant, en règle générale, je me fais gloire de ma force de caractère… J’étais piqué au vif à l’idée d’avoir manqué l’inestimable privilège d’écouter l’habile M. Kurtz. Du reste, je faisais erreur. Le privilège m’attendait. Et j’en entendis plus que je ne voulais. Et j’avais raison aussi. Une voix ! Il n’était guère plus qu’une voix. Et je l’ai entendu, lui, elle, cette voix, d’autres voix, — tout semblait n’être que des voix, — et le souvenir même de cette époque persiste autour de moi comme la vibration frémissante d’un immense bavardage, stupide, atroce, misérable, féroce ou simplement mesquin, sans aucune espèce de sens… Des voix, des voix !… la jeune fille elle-même… maintenant… »

Il demeura longtemps silencieux.

— « J’ai étendu le fantôme de ses dons sous un mensonge, » reprit-il soudain. « La jeune fille ?… Ai-je parlé de cette fille ?… Oh, elle est en dehors de tout cela, complètement. Elles sont toujours — j’entends les femmes — en dehors de cela — ou du moins devraient l’être. Nous devons les aider à demeurer dans ce monde admirable qui leur est propre — de peur que le nôtre ne devienne pire… Elle ne pouvait qu’être en dehors de cela… Vous auriez dû entendre la carcasse déterrée de M. Kurtz parler de « Ma Fiancée ». Vous auriez compris à l’instant jusqu’à quel point elle était étrangère à tout cela… Et cet immense os frontal de M. Kurtz !… On dit que le poil parfois continue de pousser ; mais la calvitie de ce… de ce spécimen était impressionnante. La sauvagerie l’avait caressé sur la tête, et celle-ci était devenue pareille à une boule, à une boule d’ivoire… Elle l’avait caressé, et il s’était flétri ; elle l’avait saisi, aimé, étreint, elle s’était glissée dans ses veines, elle avait consumé sa chair et avait scellé son âme à la sienne par les indicibles sacrements de je ne sais quelle initiation diabolique. Il était son favori, choyé et chéri… De l’ivoire ! Ah, je pense bien… Des tas, des montagnes d’ivoire… La vieille baraque de glaise en éclatait !… On eût juré qu’il ne restait plus une seule défense dans le pays, ni sur le sol ni en dessous… — Pour la plus grande partie fossile, — avait déclaré le Directeur d’un ton de dénigrement. Il n’était pas plus fossile que moi, mais on l’appelle fossile quand il a été déterré. Il paraît que ces nègres enfouissent parfois leurs défenses ; mais apparemment ils ne les avaient pas enterrées assez profondément pour épargner à l’habile M. Kurtz sa destinée. Nous en remplîmes le vapeur et il fallut en outre en empiler un tas sur le pont. Tant qu’il lui fut donné de voir, il put ainsi contempler et se congratuler, car le sentiment de sa fortune persista en lui jusqu’à la fin. Il vous eût fallu l’entendre dire : « Mon Ivoire ». Oh oui ! je l’ai entendu. Ma Fiancée, mon ivoire, ma station, mon fleuve, mon… — tout en fait était à lui. J’en retenais ma respiration, comme si je m’étais attendu à ce que la sauvagerie éclatât d’un rire prodigieux qui eût secoué sur leur axe les étoiles immobiles. Tout lui appartenait, — mais ce n’était là qu’un détail. L’important, c’était de démêler à qui il appartenait, lui ; combien de puissances ténébreuses étaient en droit de le réclamer. Ce genre de réflexions vous faisait froid dans le dos. Quant à deviner, c’était impossible et du reste malsain. Il avait occupé une place si élevée parmi les démons de ce pays, — et je l’entends au sens littéral. Vous ne pouvez pas comprendre… Et comment comprendriez-vous, vous qui sentez le pavé solide sous vos pieds, entourés que vous êtes de voisins obligeants prêts à vous applaudir ou à vous tomber dessus, vous qui cheminez délicatement entre le boucher et le policeman, dans la sainte terreur du scandale, des galères et de l’asile d’aliénés ; comment imagineriez-vous cette région des premiers âges où ses pas désentravés peuvent entraîner un homme, à la faveur de la solitude absolue, de la solitude, sans policeman !…, à force de silence, de ce silence total où le murmure d’aucun voisin bien intentionné ne se fait l’écho de ce que les autres pensent de vous… C’est de ces petites choses-là qu’est faite la grande différence… Qu’elles disparaissent et vous aurez à faire fond sur votre propre vertu, sur votre propre aptitude à la fidélité. Bien entendu, vous pouvez être trop sot pour risquer d’être dévoyé, trop borné même pour soupçonner que vous êtes assailli par les puissances des ténèbres. Je tiens que jamais imbécile n’a vendu son âme au diable ; l’imbécile est trop imbécile ou le diable trop diable, je ne sais lequel. Ou encore, vous pouvez être une créature éblouie d’exaltation au point d’en demeurer aveugle et sourd à tout ce qui n’est pas visions ou harmonies célestes. La terre dès lors n’est plus pour vous qu’un endroit de passage, et qu’à ce compte, il y ait perte ou gain, je n’ai pas la prétention d’en décider… La plupart d’entre nous cependant ne sont ni de ceux-ci ni de ceux-là… Pour nous, la terre est un endroit où il nous faut vivre, nous accommoder de visions, d’harmonies et d’odeurs aussi, parbleu !… — respirer de l’hippopotame crevé et n’en pas être empoisonné !… Et c’est là que la force personnelle entre en jeu. La confiance où vous êtes d’arriver à creuser des fosses pas trop voyantes où enfouir des choses…, — votre faculté de dévouement, non pas à vous-même, mais à quelque obscure et exténuante besogne… Et c’est assez malaisé. Notez que je n’essaie ni d’excuser, ni d’expliquer ; je tente seulement de me rendre compte pour… pour M. Kurtz, pour l’ombre de M. Kurtz. Ce fantôme initié, surgi du fond du Néant, m’honora d’une confiance surprenante avant de se dissiper définitivement. Tout simplement parce qu’il pouvait parler anglais avec moi. Le Kurtz en chair et en os avait reçu une partie de son éducation en Angleterre, et — comme il eut la bonté de me le dire, — ses sympathies restaient fixées au bon endroit. Sa mère était à demi-Anglaise, son père, à demi-Français… Toute l’Europe avait collaboré à la confection de Kurtz, et je ne tardai pas à apprendre qu’avec beaucoup d’à-propos, la Société Internationale pour la Suppression des Coutumes Barbares l’avait chargé de faire un rapport destiné à l’édification de cette Compagnie. Et il l’avait écrit, ce rapport ! Je l’ai vu. Je l’ai lu. C’était éloquent, vibrant d’éloquence, mais je le crains, un peu trop sublime. Il avait trouvé le temps d’y aller de dix-sept pages d’écriture serrée. Mais sans doute était-ce avant que sa… — mettons avant que ses nerfs se fussent détraqués et l’eussent amené à présider certaines danses nocturnes, se terminant sur je ne sais quels rites innommables dont ce que j’appris çà et là me fit conclure bien malgré moi que c’était lui — lui, M. Kurtz — entendez-vous, qui en était l’objet. Ah ! c’était un fameux morceau, ce rapport. Le paragraphe de début, pourtant, à la lumière d’informations ultérieures, m’apparaît à présent terriblement significatif. Il commençait par déclarer que, nous autres blancs, au point de développement où nous sommes parvenus, « nous devons nécessairement leur apparaître (aux sauvages) sous la figure d’êtres surnaturels, — nous les approchons avec l’appareil d’une force quasi divine, » et ainsi de suite. « Par le seul exercice de notre volonté, nous pouvons mettre au service du bien une puissance presque illimitée, etc., etc. ». C’est de là que, prenant son essor, il m’entraîna à sa suite. La péroraison était magnifique, bien qu’assez malaisée à retenir. Elle me donna l’impression d’une exotique Immensité régie par une auguste Bienveillance. Elle me transporta d’enthousiasme. J’y retrouvais le prestige sans limite de l’éloquence, des mots, de nobles mots enflammés. Aucune suggestion pratique qui rompît le magique courant des phrases, à moins qu’une sorte de note, au bas de la dernière page, griffonnée évidemment bien plus tard et d’une main mal assurée, ne dût être considérée comme l’énoncé d’une méthode. Elle était fort simple et terminant cet émouvant appel à tous les sentiments altruistes, elle éclatait, lumineuse et terrifiante, comme le trait d’un éclair dans un ciel serein : « Exterminer toutes ces brutes ». Le plus curieux, c’est qu’il avait apparemment perdu de vue ce remarquable post-scriptum, attendu que plus tard, lorsqu’il revint en quelque sorte à lui, il me pria à plusieurs reprises de prendre soin de son « opuscule » (c’est ainsi qu’il l’appelait) tant il était assuré qu’il aurait une heureuse influence sur sa carrière. J’eus des renseignements complets sur toutes ces choses ; en outre il advint que c’est moi qui eus à prendre soin de sa mémoire. Ce que j’ai fait pour elle me donnerait le droit indiscutable de la vouer, si tel était mon bon plaisir, à l’éternel repos du seau à ordures du progrès, parmi toutes les balayures et — je parle au figuré — tous les chiens crevés de la civilisation. Mais, voyez-vous, je n’ai pas le choix. Il ne veut pas se laisser oublier. Quoi qu’il eût été, il n’était pas banal. Il avait le don de charmer ou d’épouvanter à ce point des âmes rudimentaires, qu’elles se lançaient en son honneur dans je ne sais quelles danses ensorcelées : il avait le don aussi de remplir les petites âmes des pèlerins d’amères méfiances ; il avait un ami du moins et il avait fait la conquête d’une âme qui n’était ni corrompue ni entachée d’égoïsme. Non, je ne puis l’oublier, bien que je n’aille pas jusqu’à affirmer qu’il valût la vie de l’homme que nous perdîmes en allant le chercher. Mon timonier me manqua terriblement. Il commença à me manquer alors que son corps était encore étendu dans l’abri de pilote. Peut-être trouverez-vous passablement inattendu ce regret pour un sauvage qui ne comptait guère plus qu’un grain de sable dans un noir Sahara. Mais, voyez-vous, il avait servi à quelque chose ; il avait gouverné : pendant des mois je l’avais eu derrière moi, comme une aide, un instrument. Cela avait créé une sorte d’association. Il gouvernait pour moi : il me fallait le surveiller. Je m’irritais de son insuffisance et ainsi un pacte subtil s’était formé dont je ne m’aperçus qu’au moment où il fut brusquement rompu. Et l’intime profondeur de ce regard qu’il me jeta, en recevant sa blessure, est demeurée jusqu’à ce jour dans ma mémoire, comme si, à l’instant suprême, il eût voulu attester notre distante parenté.

« Pauvre diable ! Que n’avait-il laissé ce volet en paix ! Mais il n’avait aucune retenue, aucun contrôle de soi-même — pas plus que Kurtz ! Il était l’arbre balancé par le vent… Aussitôt que j’eus enfilé une paire de pantoufles sèches, je le tirai hors de la cabine, après avoir arraché la lance de son côté : opération que, — je l’avoue, — j’accomplis les yeux fermés. Ses talons sautèrent sur le pas de la porte ; ses épaules pesaient sur ma poitrine, je le tirais à reculons avec une énergie désespérée. Ce qu’il était lourd ! lourd ! Il me paraissait plus lourd qu’aucun homme ne l’avait jamais été !… Ensuite, sans autre cérémonie, je le fis basculer par-dessus bord. Le courant le saisit comme s’il n’eût été qu’une simple touffe d’herbes, et je vis le corps rouler deux fois sur lui-même avant de disparaître pour toujours. Tous les pèlerins à ce moment et le Directeur étaient rassemblés sur l’avant-pont, autour de l’abri du pilote, jacassant entre eux comme une bande de pies excitées, et ma diligence impitoyable souleva un murmure scandalisé. J’avoue que je ne vois pas pourquoi ils tenaient à conserver ce cadavre. Pour l’embaumer peut-être ! Sur l’entrepont, cependant, un autre murmure avait couru, fort significatif. Mes amis, les coupeurs de bois, étaient tout aussi scandalisés et avec plus d’apparence de raison, bien que je n’hésite pas à reconnaître que leur raison n’était guère admissible. Aucun doute là-dessus ! Mais j’avais décidé que si mon timonier devait être mangé, ce seraient les poissons seuls qui l’auraient. Durant sa vie il n’avait été qu’un pilote médiocre, maintenant qu’il était mort, il risquait de devenir une tentation sérieuse et, qui sait, de déchaîner peut-être quelque saisissant incident. Au surplus, j’avais hâte de reprendre la barre, car l’homme en pyjama rose se révélait lamentablement en dessous de sa tâche.

« C’est ce que je m’empressai de faire dès que ces funérailles furent terminées. Nous marchions à vitesse réduite en tenant le milieu du courant, et je prêtais l’oreille au bavardage autour de moi. Ils tenaient Kurtz pour perdu et la station aussi : Kurtz était mort, la station probablement brûlée et ainsi de suite. Le pèlerin à cheveux rouges s’exaltait à la pensée que ce pauvre Kurtz du moins avait été dignement vengé. — « Hein ! nous avons dû en faire un fameux massacre dans le bois. » Il en dansait littéralement, le sanguinaire petit misérable !… Et il s’était presque évanoui à l’aspect de l’homme blessé !… Je ne pus m’empêcher de dire : « Vous avez certainement fait pas mal de fumée !… » Je m’étais aperçu, à la façon dont la cime des taillis remuait et volait que presque tous les coups avaient porté trop haut. Le moyen d’atteindre quoi que ce soit si vous ne visez ni épaulez, et ces gaillards-là tiraient l’arme à la hanche et les yeux fermés. La débandade, déclarai-je, et j’avais raison, était due uniquement au bruit strident du sifflet à vapeur. Sur quoi ils oublièrent Kurtz pour m’accabler de protestations indignées.

« Comme, debout près de la barre, le Directeur murmurait je ne sais quoi, à voix basse, touchant la nécessité de redescendre un bon bout du fleuve avant le coucher du soleil, par précaution, j’aperçus de loin un endroit défriché sur la rive et la silhouette d’une espèce de bâtiment. — « Qu’est-ce que c’est que ça ? » demandai-je. De surprise, il se frappa les mains l’une contre l’autre. — La station ! cria-t-il. Je piquai dessus, tout aussitôt, sans augmenter la vitesse.

« Au travers de mes jumelles, je découvrais le penchant d’une colline, garnie d’arbres espacés et dégagée de toute broussaille. Un long bâtiment délabré apparaissait au sommet, à demi enfoui sous les hautes herbes ; de grands trous, dans la toiture conique, béaient tout noirs ; la brousse et la forêt formaient l’arrière-plan. Il n’y avait ni clôture ni palissade d’aucune sorte, mais sans doute en avait-il existé une autrefois, car près de la maison, une demi-douzaine de minces poteaux demeuraient alignés, grossièrement équarris et ornés à l’extrémité de boules sculptées. Les barreaux ou ce qui avait dû les réunir, avaient disparu. Bien entendu, la forêt entourait le tout, mais la berge était dégagée et au bord de l’eau j’aperçus un blanc, sous un chapeau pareil à une roue de voiture, qui nous faisait signe avec persistance de toute la longueur de ses bras. En examinant la lisière de la forêt, j’eus la quasi-certitude d’y discerner des mouvements ; des formes humaines glissant çà et là. Prudemment je dépassai l’endroit, ensuite je stoppai les machines et me laissai dériver. L’homme blanc sur la rive se mit à nous héler et à nous presser de descendre. — « Nous avons été attaqués, » cria le Directeur. — « Je sais, je sais, tout va bien ! » hurla l’autre du ton le plus jovial. « Débarquez ! Tout va bien !… Je suis heureux !… »

« Son aspect me rappelait quelque chose, quelque chose d’étrange que j’avais déjà vu quelque part. Tout en manœuvrant pour accoster, je me demandais : à quoi donc ressemble-t-il ? Et tout à coup je compris. Il avait l’air d’un arlequin… Ses vêtements étaient faits de ce qui sans doute avait été autrefois de la toile brune, mais ils étaient entièrement couverts de pièces éclatantes, bleues, rouges, jaunes, — pièces dans le dos, sur le devant, sur les coudes, aux genoux ; ganse de couleur au veston, ourlet écarlate au fond de son pantalon ; et le soleil le faisait paraître extraordinairement gai et propre en même temps, parce qu’on pouvait voir avec quel soin ce rapiéçage avait été fait. La face imberbe et enfantine, très blond, pas de traits pour ainsi dire, un nez qui pelait, de petits yeux bleus, force sourires et froncements qui se succédaient sur cette physionomie ouverte, comme l’ombre et la lumière sur une plaine balayée par le vent. « Attention, capitaine ! » cria-t-il. « Il y a un tronc d’arbre qui s’est logé ici la nuit dernière… » — « Quoi, encore un !… » J’avoue que je lâchai un scandaleux juron. Peu s’en fallut que je n’éventrasse mon rafiau pour finir cette charmante excursion. L’arlequin sur la rive leva vers moi son petit nez camus : « Anglais, fit-il, tout illuminé d’un sourire. — Et vous ? » hurlai-je de la barre. Le sourire s’éteignit et il hocha la tête, comme pour s’excuser d’avoir à me désappointer. Mais il s’éclaira à nouveau : « Peu importe ! » continua-t-il d’un ton d’encouragement. Je demandai : « Arrivons-nous à temps ?… » — « Il est là-haut, » répondit-il avec un geste de la tête vers le sommet de la colline, et il s’assombrit subitement. Son visage était pareil au ciel d’automne, tantôt couvert et tantôt éclatant.

« Quand le Directeur, escorté des pèlerins, tous armés jusqu’aux dents, eut pénétré dans l’habitation, le gaillard monta à bord. « Dites donc, ça ne me plaît guère. Les indigènes sont dans la brousse, » fis-je… Il m’assura sérieusement que tout allait bien. — « Ce sont des âmes simples, ajouta-t-il. Je suis content tout de même que vous soyez arrivés… Il me fallait passer mon temps à les tenir à distance… — Mais vous venez de me dire que tout allait bien !… » m’écriai-je. — « Oh ! ils n’avaient pas de mauvaises intentions, » et sous mon regard, il se reprit : « Pas de mauvaises intentions à proprement parler… » Ensuite avec vivacité : « Ma foi, votre abri de pilote a besoin d’un nettoyage !… » Et sans, reprendre haleine, il me conseilla de garder assez de vapeur pour faire marcher le sifflet en cas d’alerte : « Un bon coup de sifflet fera plus d’effet que tous vos fusils !… Ce sont des âmes simples !… » répéta-t-il. Il s’exprimait avec tant de volubilité que j’en étais étourdi. Il semblait vouloir rattraper tout un arriéré de longs silences et, effectivement, il convint en riant que tel était bien son cas. « Ne parlez-vous donc pas avec M. Kurtz ? demandai-je. — Oh, on ne parle pas avec un homme comme lui, on l’écoute… », s’écria-t-il avec une sévère exaltation. — « Mais maintenant… » — Il agita le bras et en un instant se trouva enfoncé dans l’abîme du découragement. D’un bond toutefois il en émergea, prit possession de mes deux mains et les serra sans arrêter, tout en bredouillant : « Collègue, marin… Honneur… plaisir… délice… me présente moi-même… Russe… fils d’un archiprêtre… Gouvernement de Tambov… Quoi ! du tabac ?… Du tabac anglais ; cet excellent tabac anglais !… Ah, cela, c’est d’un frère… si je fume ?… Quel est le marin qui ne fume pas… »