« Et tout à coup, tournant l’angle de la maison, un groupe d’hommes apparut, comme surgi de terre. Ils avançaient enfoncés jusqu’à mi-corps dans les hautes herbes, formés en bloc compact et portant au milieu d’eux une civière improvisée. A l’instant, dans le vide du paysage, une clameur s’éleva, dont l’acuité perça l’air immobile ainsi qu’une flèche pointue volant droit au cœur du pays, et comme par enchantement, un torrent d’êtres humains nus, avec des lances dans leurs mains, avec des arcs, des boucliers, des yeux féroces et des gestes sauvages, fut lâché dans la clairière par la sombre et pensive forêt. La brousse trembla. Les hautes herbes un instant s’inclinèrent, et ensuite tout demeura dans une attentive immobilité.

— « Et maintenant, s’il ne dit pas le mot qu’il faut, nous sommes tous fichus… » fit le Russe à mon oreille. Le groupe d’hommes avec la civière s’était arrêté, lui aussi, comme pétrifié, à mi-chemin du vapeur. Par-dessus les épaules des porteurs, je vis l’homme de la civière se mettre sur son séant, décharné et un bras levé. — « Espérons, fis-je, que l’être qui sait si bien parler de l’amour en général trouvera quelque raison particulière de nous épargner cette fois !… » J’étais amèrement irrité de l’absurde danger de notre situation, comme si d’être à la merci de cet affreux fantôme eût été quelque chose de déshonorant. Je n’entendais pas un son, mais — au travers de mes jumelles, je distinguais le bras mince impérieusement tendu, la mâchoire inférieure qui remuait et les yeux de l’apparition brillant obscurément, enfoncés dans cette tête osseuse que de grotesques saccades faisaient osciller. Kurtz, Kurtz, cela signifie court en allemand, n’est-ce pas ?… Eh bien, le nom était aussi véridique que le reste de sa vie, que sa mort même. Il paraissait avoir sept pieds de long au moins. Il avait rejeté sa couverture et son corps atroce et pitoyable en surgissait comme d’un linceul. Je voyais remuer la cage de son thorax, les os de son bras qu’il agitait. Il était pareil à une vivante image de la mort, sculptée dans du vieil ivoire, qui aurait tendu la main, d’un air de menace, vers une immobile cohue d’hommes faits d’un bronze obscur et luisant. Je le vis ouvrir la bouche toute grande : il en prit un aspect extraordinairement vorace, comme s’il eût voulu avaler tout l’air, toute la terre, tous les hommes devant lui. Une voix profonde en même temps me parvint faiblement. Il devait crier à tue-tête !… Et soudain, il s’écroula. La civière vacilla tandis que les porteurs reprenaient leur marche en titubant, et presque en même temps, je remarquai que la foule des sauvages se dissipait sans qu’aucun mouvement de retraite fût nulle part perceptible, comme si la forêt qui avait si subitement projeté ces créatures les eût absorbées à nouveau, comme le souffle inhalé d’une longue aspiration.

« Quelques-uns des pèlerins, derrière la civière, portaient les armes de Kurtz, deux fusils de chasse. Une carabine de gros calibre, une autre, légère, à répétition, tous les tonnerres de ce vieux Jupiter. Le Directeur, penché vers lui, tout en marchant, lui parlait bas à l’oreille. On le déposa dans l’une des petites cabines, une espèce de réduit où il y avait tout juste la place d’une couchette et d’une ou deux chaises de camp. Nous lui avions apporté le courrier qui s’était accumulé pour lui, et un monceau d’enveloppes déchirées, de lettres ouvertes jonchait son lit. Ses mains fourrageaient faiblement parmi tous ces papiers. Je fus frappé par le feu de ses yeux et la langueur compassée de son expression. Ce n’était pas l’épuisement de la maladie. Il ne semblait pas souffrir. Cette ombre avait l’air satisfait et calme, comme si, pour le moment, elle se fût sentie rassasiée d’émotions.

« Il froissa l’une des lettres et me regardant droit dans les yeux : « Très heureux de vous rencontrer ! » fit-il. Quelqu’un lui avait écrit à mon sujet. Toujours les recommandations ! Le volume du son qu’il émettait sans effort, sans presque prendre la peine de remuer les lèvres, me stupéfia. Quelle voix, quelle voix ! Elle était grave, profonde, vibrante, et l’on eût juré que cet homme n’était même plus capable d’un murmure… Pourtant, il lui restait encore assez de force — factice, sans nul doute — pour risquer de nous mettre tous à deux doigts de notre perte, comme vous allez le voir dans un instant.

« Le Directeur apparut silencieusement sur le pas de la porte. Je me retirai incontinent et il tira le rideau derrière moi. Le Russe que tous les pèlerins dévisageaient avec curiosité, observait fixement le rivage. Je suivis la direction de son regard.

« D’obscures formes humaines se distinguaient au loin devant la sombre lisière de la forêt, et au bord du fleuve, deux figures de bronze, appuyées sur leurs hautes lances, se dressaient au soleil, portant sur la tête de fantastiques coiffures de peau tachetée, martiaux et immobiles, dans une attitude de statue. Et de long en large, sur la berge, lumineuse, une apparition de femme se mouvait, éclatante et sauvage.

« Elle marchait à pas mesurés, drapée dans une étoffe rayée et frangée, foulant à peine le sol d’un air d’orgueil, dans le tintement léger et le scintillement de ses ornements barbares. Elle portait la tête haute ; ses cheveux étaient coiffés en forme de casque ; elle avait des molletières de laiton jusqu’aux genoux, des brassards de fil de laiton jusqu’aux coudes, une tache écarlate sur sa joue basanée, d’innombrables colliers de perles de verre autour du cou, quantité de choses bizarres, de charmes, de dons de sorciers suspendus à son corps et qui étincelaient et remuaient à chacun de ses pas. Elle devait porter sur elle la valeur de plusieurs défenses d’éléphants ! Elle était sauvage et superbe, les yeux farouches, magnifique ; son allure délibérée avait quelque chose de sinistre et d’imposant. Et parmi le silence qui était subitement tombé sur ce mélancolique pays, l’immense sauvagerie, cette masse colossale de vie féconde et mystérieuse, semblait pensivement contempler cette femme, comme si elle y eût vu l’image même de son âme ténébreuse et passionnée.

« Elle s’avança jusqu’à la hauteur du vapeur, s’arrêta et nous fit face. Son ombre s’allongea en travers des eaux. Sa désolation, sa douleur muette mêlée à la peur du dessein qu’elle sentait se débattre en elle, à demi formulé, prêtait à son visage un aspect tourmenté et tragique. Elle demeura à nous considérer sans un geste, avec l’air, — comme la sauvagerie elle-même, — de mûrir on ne sait quelle insondable intention. Une minute tout entière s’écoula et puis elle fit un pas en avant. Il y eut un tintement faible, un éclat de métal jaune, une ondulation dans ses draperies frangées et elle s’arrêta, comme si le cœur lui eût manqué. Le jeune homme près de moi grommela. Derrière mon dos les pèlerins chuchotaient. Elle nous regardait comme si sa vie eût dépendu de l’inflexible tension de son regard. Soudain elle ouvrit ses bras nus et les éleva, tout droit, au-dessus de sa tête, comme dans un irrésistible désir de toucher le ciel et en même temps l’obscurité agile s’élança sur la terre et se répandant au long du fleuve, enveloppa le vapeur dans une étreinte sombre. Un silence formidable était suspendu au-dessus de la scène.

« Elle se détourna lentement, se mit à marcher en suivant la berge et rentra à gauche dans la brousse. Une fois seulement, avant de disparaître, elle tourna ses yeux étincelants vers nous.

— « Si elle avait fait mine de monter à bord, fit nerveusement l’homme rapiécé, je crois bien que j’aurais essayé de l’abattre d’un coup de fusil !… J’ai risqué ma peau chaque jour, toute cette quinzaine, pour la tenir à l’écart de la maison. Une fois elle y est entrée et quelle scène n’a-t-elle pas faite au sujet de ces haillons que j’avais ramassés dans le magasin pour raccommoder mes vêtements. Je n’étais pas présentable… Du moins, je pense que c’est de cela qu’elle parla à Kurtz comme une furie, pendant une heure, en me désignant de temps en temps… Je ne comprends pas le dialecte de cette tribu… J’ai quelque idée que Kurtz ce jour-là — heureusement pour moi — était trop malade pour se soucier de quoi que ce soit, autrement il y aurait eu du vilain… Je ne comprends pas… Non, tout cela me dépasse… Enfin, c’est fini, maintenant… »