« A ce moment, j’entendis la voix profonde de Kurtz derrière le rideau. — « ME sauver !… Vous voulez dire, sauver l’ivoire… Ne m’en contez pas… ME sauver !… Mais c’est moi qui vous ai sauvés !… Vous contrariez tous mes projets pour le moment… Malade, malade !… Pas si malade que vous aimeriez à le croire… Tant pis… J’arriverai bien malgré tout à réaliser mes idées… Je reviendrai… Je vous ferai voir ce qu’on peut faire… Avec vos misérables conceptions d’épicier, vous vous mettez en travers de mon chemin… Je reviendrai… Je… »

« Le Directeur sortit. Il me fit l’honneur de me prendre par le bras et de me mener à l’écart. — « Il est très bas, vraiment très bas ! » fit-il. Il crut nécessaire de pousser un soupir, mais négligea de paraître affligé en proportion… « Nous avons fait ce que nous pouvions pour lui, n’est-il pas vrai ?… Mais il n’y a pas à dissimuler le fait : M. Kurtz a fait plus de tort que de bien à la Société. Il n’a pas compris que les temps n’étaient pas mûrs pour l’action rigoureuse. Prudemment, prudemment, — c’est là mon principe. Il nous faut être prudent encore. Pour quelque temps ce district nous est fermé ; c’est déplorable… Dans l’ensemble le commerce en souffrira. Je ne nie pas qu’il n’y ait une remarquable quantité d’ivoire — pour la plus grande partie fossile. — Il nous faut le sauver en tous cas — mais voyez comme la situation est précaire — et pourquoi ? Parce que la méthode est imprudente… » — « Appelez-vous cela, fis-je en regardant la rive, méthode imprudente !… » — « Sans aucun doute, s’écria-t-il avec chaleur. N’est-ce pas votre avis ?… » — « Absence complète de méthode », murmurai-je après un moment. — « Très juste ! exulta-t-il. Je m’y attendais !… Témoigne d’un manque complet de jugement. Il est de mon devoir de le signaler à qui de droit… — Oh, fis-je, ce garçon là-bas, — comment s’appelle-t-il, l’homme aux briques, fera pour vous là-dessus un rapport très présentable… Il demeura un instant confondu. Jamais, me parut-il, je n’avais respiré atmosphère aussi vile, et mentalement je me détournai vers Kurtz pour me réconforter — oui, je dis bien, pour me réconforter. — « Néanmoins j’estime, fis-je avec emphase, que M. Kurtz est un homme remarquable. » Il sursauta laissa tomber sur moi un lourd regard glacé, et très rapidement : « C’était un homme remarquable… » fit-il, et il me tourna le dos. Mon heure de faveur était passée. J’étais désormais, au même titre que Kurtz, mis au rancart, comme partisan des méthodes pour lesquelles les temps n’étaient pas mûrs. J’étais un « imprudent »… Du moins était-ce quelque chose d’avoir le choix de son cauchemar…

« En fait c’est vers la sauvagerie que je m’étais reporté et non vers M. Kurtz qui, je l’admettais volontiers, pouvait d’ores et déjà être considéré comme un homme en terre. Et pendant un instant, il me parut que moi aussi, j’étais enterré dans un vaste tombeau plein d’indicibles secrets. Un poids insupportable pesait sur ma poitrine : je sentais l’odeur de la terre humide, la présence invisible de la pourriture triomphante, l’obscurité d’une nuit impénétrable… Le Russe cependant me frappa sur l’épaule. Je l’entendis bredouiller et bégayer : « Les marins sont tous frères… Impossible dissimuler… Connaissance de choses propres à nuire à la réputation de M. Kurtz ». — J’attendis. Pour lui, évidemment, M. Kurtz n’était pas encore dans la tombe. Je soupçonne qu’à ses yeux, M. Kurtz était l’un d’entre les immortels. — « Eh bien ! fis-je, à la fin. « Parlez… Il se trouve que je suis l’ami de M. Kurtz, dans une certaine mesure… »

« Non sans formalité, il commença par déclarer que si nous n’avions pas appartenu à la même « profession », il aurait tout gardé pour lui, sans se soucier des conséquences. « Il soupçonnait qu’il y avait une malveillance délibérée à son égard chez ces blancs que… » — « Vous avez raison, » lui dis-je, me souvenant de certaine conversation que j’avais surprise. « Le Directeur considère que vous devriez être pendu… » Il manifesta à cette nouvelle une préoccupation qui m’étonna tout d’abord. « Il vaut mieux, fit-il gravement, que je m’éclipse sans bruit. Je ne puis rien faire de plus pour Kurtz maintenant, et ils auraient bientôt fait d’inventer quelque prétexte… Qu’est-ce qui les arrêterait ?… Il y a un poste militaire à cinq cents kilomètres d’ici. » — « Ma foi, répondis-je, peut-être vaut-il mieux que vous vous en alliez, si vous avez des amis parmi les sauvages de ce pays… » — « J’en ai quantité, reprit-il. Ce sont des gens simples et je n’ai besoin de rien, voyez-vous… » Il demeura un instant à se mordiller la lèvre. « Je ne souhaite aucun mal à ces blancs, continua-t-il ensuite, je songe avant tout à la réputation de M. Kurtz, mais vous êtes un marin, un frère et… » — « Ça va bien », répondis-je après un instant. « La réputation de M. Kurtz ne court avec moi aucun risque… » Je ne savais pas à quel point je disais vrai…

« Il m’informa alors, en baissant la voix, que c’était Kurtz qui avait donné l’ordre d’attaquer le vapeur. « L’idée d’être emmené, parfois lui faisait horreur et parfois aussi… Mais je n’entends rien à ces questions… Je suis une âme simple. Il pensait qu’il vous ferait battre en retraite et que vous abandonneriez la partie, le croyant mort. Impossible de l’arrêter… Oh, j’ai passé de durs moments ce dernier mois… » — « C’est possible, fis-je, mais il est raisonnable maintenant. » — « Vous croyez ? » murmura-t-il d’un air pas très convaincu. — « Merci en tout cas », fis-je. « J’ouvrirai l’œil… » — « Mais pas un mot, n’est-ce pas ?… » reprit-il avec une anxieuse insistance. « Ce serait terrible pour sa réputation si n’importe qui… » Avec une grande gravité, je promis une discrétion absolue. — « J’ai une pirogue et trois noirs qui m’attendent non loin. Je pars. Pouvez-vous me passer quelques cartouches Martini-Henry ? » J’en avais : je lui en donnai avec la discrétion qui convenait. Tout en me clignant de l’œil, il prit une poignée de mon tabac. — « Entre marins, pas vrai ?… Ce bon tabac anglais… » Arrivé à la porte de l’abri de pilote, il se retourna. — « Dites-moi, n’avez-vous pas une paire de chaussures dont vous pourriez vous passer ? » Il souleva sa jambe. — « Voyez plutôt ? » La semelle était liée, à la manière d’une sandale, avec des ficelles, sous son pied nu. Je dénichai une vieille paire qu’il considéra avec admiration avant de la passer sous son bras gauche. L’une de ses poches (rouge écarlate) était toute gonflée de cartouches ; de l’autre (bleu foncé) émergeait les Recherches de Towson. Il paraissait s’estimer parfaitement équipé pour affronter à nouveau la sauvagerie. — « Ah ! jamais, jamais plus je ne rencontrerai un homme comme celui-là !… Vous auriez dû l’entendre réciter des poésies, — ses propres poésies à ce qu’il m’a dit… » Des poésies ! Il roulait des yeux au souvenir de ces délices ! — « Ah ! il a élargi mon esprit… Au revoir… », fit-il. Il me serra les mains, et disparut dans la nuit. Je me demande parfois, si je l’ai vu, réellement vu, s’il est possible que je me sois trouvé en présence d’un tel phénomène…

« Lorsque je me réveillai, peu après minuit, son avertissement me revint à l’esprit et le danger qu’il m’avait fait sous-entendre, me parut, parmi l’obscurité étoilée, suffisamment réel pour mériter que je prisse la peine de me lever et de faire une ronde. Sur la colline, un grand feu brûlait, illuminant par saccades un angle oblique de la maison. Un des agents avec un piquet formé de quelques-uns de nos noirs montait la garde autour de l’ivoire, mais au loin, dans la forêt, de rouges lueurs qui vacillaient, qui semblaient s’élever du sol ou y replonger parmi d’indistinctes colonnes d’un noir intense, désignaient l’endroit exact du camp où les adorateurs de M. Kurtz prolongeaient leur inquiète veillée. Le battement monotone d’un gros tambour emplissait l’air de coups étouffés et d’une persistante vibration. Le murmure soutenu d’une multitude d’hommes qui chantaient, chacun pour soi, eût-on dit, je ne sais quelle étrange incantation sortait de la muraille plate et obscure de la forêt comme le bourdonnement des abeilles sort de la ruche, et produisait un étrange effet de narcotique sur mes esprits endormis. Je crois bien que je m’assoupis, appuyé sur la lisse jusqu’au moment où je fus réveillé dans un sursaut effaré par de soudains hurlements, l’assourdissante explosion d’une frénésie mystérieuse et concentrée… Cela s’arrêta aussitôt et le murmure des voix en reprenant donna presque l’impression calmante d’un silence. Je jetai un coup d’œil distrait sur la petite cabine. Une lumière brûlait à l’intérieur, mais M. Kurtz n’était plus là.

« Je crois bien que j’aurais crié si j’avais sur-le-champ pu en croire mes yeux, mais je ne les crus pas. Le fait paraissait à ce point impossible !… La vérité, c’est que je me sentais complètement désemparé par une terreur sans nom, purement abstraite, et qui ne se rattachait à aucune forme particulière de danger matériel. Ce qui faisait mon émotion si irrésistible, c’était — comment le définir — le choc moral que je venais de recevoir, comme si j’avais été confronté soudain à quelque chose de monstrueux, aussi insupportable à la pensée qu’odieux à l’esprit. Cela ne dura bien entendu que l’espace d’une fraction de seconde ; ensuite le sentiment normal du danger mortel et banal, la possibilité de la ruée soudaine, du massacre, que sais-je ! que j’entrevoyais imminent, me parut positivement réconfortante et bienvenue. En fait, je me sentis si bien tranquillisé que je ne donnai pas l’alarme.

« Il y avait un agent boutonné jusqu’au nez dans son ulster, qui dormait sur une chaise, à un mètre de moi. Les hurlements ne l’avaient pas réveillé ; il ronflait très légèrement. Je le laissai à ses songes et sautai sur la berge. Je n’eus pas à trahir M. Kurtz ; il était dit que je ne le trahirais jamais ; il était écrit que je resterais fidèle au cauchemar de mon choix. Je tenais à traiter seul avec cette ombre, et à l’heure actuelle, j’en suis encore à me demander pourquoi j’étais si jaloux de ne partager avec personne la particulière horreur de cette épreuve.

« Aussitôt que j’atteignis la rive, je distinguai une piste, une large piste dans l’herbe. Je me souviens de l’exaltation avec laquelle je me dis : Il est incapable de marcher : il se traîne à quatre pattes ; je le tiens !… — L’herbe était mouillée de rosée. J’avançais à grands pas, les poings fermés. J’imagine que j’avais quelque vague idée de lui tomber dessus et de lui administrer une raclée. C’est possible. J’étais plein d’idées ridicules. La vieille qui tricotait avec son chat près d’elle s’imposa à mon souvenir, et il m’apparaissait qu’elle était bien la personne la moins désignée au monde pour prendre une place à l’autre bout d’une telle histoire. Je voyais une file de pèlerins criblant l’air de plomb avec leurs Winchester appuyés à la hanche. J’avais l’impression que je ne retrouverais plus jamais le vapeur et je m’imaginais vivant seul et sans arme, dans une forêt, jusqu’à un âge avancé. Un tas de pensées absurdes !… Et je m’en souviens, je prenais les battements du tam-tam pour les battements de mon cœur et me félicitais de leur calme régularité.

« Je suivais la piste et m’arrêtais de temps en temps pour écouter. La nuit était très claire, une étendue d’un bleu sombre, étincelante de rosée et de la clarté des étoiles parmi laquelle des choses noires se dressaient immobiles. Puis je crus distinguer une sorte de mouvement devant moi. J’étais étrangement sûr de mon affaire cette nuit-là. Je quittai délibérément la piste et décrivis en courant un large demi-cercle (non sans ma foi ! je crois bien, rire dans ma barbe) de manière à me porter en avant de cette chose qui bougeait, de ce mouvement que j’avais aperçu, pour autant que j’eusse aperçu quelque chose… Je cernais bel et bien mon Kurtz, comme s’il se fût agi d’un jeu d’enfant.