« Je le rejoignis et même, s’il ne m’avait pas entendu venir, je serais tombé sur lui, mais il s’était redressé à temps. Il se leva, mal assuré, long, blême, indistinct, pareil à une vapeur exhalée par la terre et chancela légèrement, brumeux et silencieux cependant que derrière mon dos les feux palpitaient entre les arbres et qu’un murmure nombreux de voix s’échappait de la forêt. Je l’avais proprement coupé, mais quand, me trouvant face à face avec lui, je recouvrai mon sang-froid, le danger m’apparut sous son jour véritable. Il était loin d’être passé. Qu’arriverait-il s’il se mettait à crier ? Bien qu’il pût à peine se tenir debout, il lui restait pas mal de vigueur dans le gosier — « Allez-vous-en ! Cachez-vous !… » me dit-il de son accent profond. C’était affreux. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Nous étions à trente mètres du feu le plus proche. Une ombre noire se leva à ce moment et fit quelques pas sur de longues jambes noires, en agitant de longs bras noirs, dans le reflet du brasier. Elle avait des cornes — des cornes d’antilope, je pense — sur la tête. Quelque sorcier ou jeteur de sorts, sans doute ; il en avait bien la mine diabolique. « Savez-vous ce que vous faites ?… » murmurai-je. — « Parfaitement ! », répondit-il en élevant la voix sur ce mot qui résonna pour moi distant et clair à la fois, comme un appel dans un porte-voix. Pour peu qu’il se mette à faire du bruit, nous sommes fichus, pensai-je. Ce n’était pas évidemment une histoire à régler à coups de poings, abstraction faite de la répugnance très naturelle que j’éprouvais à frapper cette Ombre, cette misérable chose errante et tourmentée… — « Vous serez un homme fini, fis-je, irrémédiablement fini ! » On a parfois de ces inspirations ! Je venais de prononcer la parole qu’il fallait, bien qu’en vérité on n’imaginât pas qu’il pût être plus fini qu’il l’était déjà, à ce moment où se jetaient les fondations d’une intimité destinée à durer, à durer jusqu’à la fin et même au delà…

« J’avais de vastes projets !… » murmura-t-il d’un ton indécis. — « C’est possible, fis-je, mais si vous essayez de crier, je vous casse la tête avec, avec… — Il n’y avait ni pierre ni gourdin à proximité. — Je vous étrangle net, » rectifiai-je. — « J’étais à la veille de faire de grandes choses !… » insista-t-il d’une voix avide et d’un ton de regret, qui me glaça le sang… « Et à cause de ce plat coquin… » — « Votre succès en Europe, affirmai-je fermement, est de toute façon assuré… » Je ne tenais nullement à lui tordre le cou, vous comprenez, sans compter que cela m’aurait pratiquement servi à fort peu de chose. Je tentais simplement de rompre le charme, le charme pesant et muet de la sauvagerie, qui semblait vouloir l’attirer à elle, le reprendre dans son sein impitoyable en ranimant chez cet homme de honteux instincts oubliés, le souvenir de je ne sais quelles monstrueuses passions satisfaites. C’est là simplement, j’en suis persuadé, ce qui l’avait ramené à la lisière de la forêt, vers la brousse, vers l’éclat des feux, le battement des tam-tams, le bourdonnement des incantations inhumaines ; c’est là, avant tout, ce qui avait entraîné cette âme effrénée au delà des limites de toutes convoitises permises. Et le terrible de la situation, voyez-vous, tenait, non dans le risque que je courais d’être assommé, bien que je fusse assez vivement conscient de ce danger-là aussi, mais dans le fait que j’avais affaire à un être auprès de qui je ne pouvais faire appel à quoi que ce fût de noble ou de vil. Il me fallait, comme faisaient les nègres, l’invoquer lui-même, sa propre personne, sa dégradation même orgueilleuse et invraisemblable. Rien qui fût au-dessous ou au-dessus de lui, et je le savais. Il avait perdu tout contact avec le monde… Que le diable l’emporte ! Il avait bel et bien supprimé le monde… Il était seul, et devant lui j’en arrivais à ne plus savoir si j’étais encore attaché à la terre ou si je ne flottais pas dans l’air… Je vous ai dit les mots que nous échangeâmes, en répétant les phrases mêmes que nous prononçâmes — mais qu’est-ce que cela ! Vous n’y voyez que paroles banales, ces sons familiers et indéfinis qui servent quotidiennement… Pour moi, elles révélaient le caractère de terrifiante suggestion des mots entendus en rêve, des phrases prononcées durant un cauchemar. Une âme, si jamais quelqu’un a lutté avec une âme, c’est bien moi… Et notez que j’étais loin de discuter avec un insensé. Croyez-moi si vous voulez ; son intelligence était parfaitement lucide, — repliée sur elle-même, il est vrai, avec une affreuse intensité, mais lucide, et c’était là la seule prise que j’eusse sur lui, — sauf à le tuer bien entendu, ce qui au surplus était une piètre solution, à cause du bruit qu’il m’aurait fallu faire. Non, c’était son âme qui était folle ! Isolée dans la sauvagerie, elle s’était absorbée dans la contemplation de soi-même, et par Dieu ! je vous le dis, elle était devenue folle. Pour mes péchés, je le suppose, il me fallut subir cette épreuve de la contempler à mon tour. Aucune éloquence au monde ne saurait être plus funeste à notre confiance dans l’humanité que ne le fut sa dernière explosion de sincérité. Il luttait d’ailleurs contre lui-même ; je le voyais, je l’entendais… J’avais sous les yeux l’inconcevable mystère d’une âme qui n’avait jamais connu ni foi, ni loi, ni crainte, et qui néanmoins luttait aveuglément contre elle-même. Je contrôlai mes nerfs jusqu’au bout, mais lorsqu’enfin je l’eus étendu sur sa couchette j’essuyai mon front en sueur, tandis que mes jambes tremblaient sous moi, comme si c’était un poids d’une demi-tonne que j’eusse rapporté de la colline sur mon dos… Et pourtant, je n’avais fait que le soutenir, son bras osseux passé autour de mon cou — et il n’était pas beaucoup plus lourd qu’un enfant !…

« Lorsque le lendemain, nous nous remîmes en route, à midi, la foule, dont la présence derrière le rideau d’arbres n’avait cessé de m’être perceptible, afflua à nouveau de la forêt, emplit le défrichement, recouvrit la pente de la colline d’une masse nue, haletante et frémissante, de corps bronzés. Je remontai à contre-courant pendant un instant, pour virer ensuite et mille paires d’yeux suivaient le redoutable Démon-du-fleuve qui, bruyant et barbotant, frappait l’eau de sa queue et soufflait une fumée noire dans l’air. En avant du premier rang, au bord du fleuve, trois hommes barbouillés de rouge de la tête aux pieds s’agitaient de long en large sans répit. Quand nous arrivâmes à leur hauteur, ils firent face, frappèrent du pied, hochèrent leur tête encornée, balancèrent leur corps écarlate ; ils brandissaient vers le redoutable Démon une touffe de plumes noires, une peau galeuse à la queue pendante, quelque chose qui avait l’air d’une gourde séchée et à intervalles réguliers, ils hurlaient tous ensemble des kyrielles de mots extraordinaires qui ne ressemblaient aux sons d’aucune langue humaine, et le murmure profond de la multitude, subitement interrompu, était pareil aux répons de quelque satanique litanie.

« Nous avions porté Kurtz dans l’abri de pilote ; cet endroit était plus aéré. Étendu sur sa couchette, il regardait fixement par le volet ouvert. Il y eut un remous dans la masse des corps, et la femme à la tête casquée, aux joues bronzées, s’élança jusqu’au bord même de la rive. Elle tendit les mains, cria je ne sais quoi et la foule tout entière se joignit à sa clameur dans un chœur formidable de sons rapides, articulés, haletants.

— « Vous comprenez cela ?… » demandai-je.

« Il continuait de regarder au dehors, par-dessus moi, avec des yeux avides et furieux, une expression où le regret se mêlait à la haine. Il ne répondit pas, mais je vis un sourire, un indéfinissable sourire passer sur ses lèvres sans couleur, qui aussitôt se tordirent convulsivement. — « Si je comprends !… » fit-il lentement, tout pantelant, comme si ces mots lui eussent été arrachés par une puissance surnaturelle.

« A ce moment, je tirai le cordon du sifflet, et ce qui m’y décida fut d’apercevoir les pèlerins sur le pont qui sortaient leurs fusils avec l’air de se promettre une petite fête. Au bruit abrupt, une onde de terreur passa sur la masse coincée des corps. — « Arrêtez ! Arrêtez ! Vous allez les mettre en fuite !… » cria une voix désolée sur le pont. Je fis jouer le sifflet coup sur coup. Ils se débandèrent et commencèrent à courir : ils bondissaient, s’abattaient, fuyaient dans tous les sens pour échapper à la volante épouvante du sifflement. Les trois hommes rouges étaient tombés à plat-ventre, face contre terre, comme fauchés net. Seule, la femme barbare et magnifique n’avait pas fait mine de bouger et continuait de tendre tragiquement ses bras nus vers nous par-dessus le fleuve obscur et étincelant.

« Et c’est alors que ces imbéciles sur le pont commencèrent leur petite farce et je cessai de rien apercevoir, à cause de la fumée.


« Le sombre courant qui s’éloignait avec rapidité du cœur des ténèbres nous ramena vers la mer avec une vitesse double de celle de notre montée. La vie de Kurtz s’échappait non moins rapidement, entraînée par le reflux qui la poussait vers l’océan du temps inexorable. Le Directeur était très calme : il n’éprouvait plus à présent d’inquiétudes sérieuses ; il nous enveloppait tous les deux d’un regard sagace et satisfait : « l’affaire » s’était terminée aussi bien qu’il l’eût pu souhaiter. Je vis approcher le moment où j’allais être seul à représenter le parti des « méthodes imprudentes ». Les pèlerins déjà me considéraient d’un œil défavorable. J’étais, si je puis m’exprimer ainsi, accouplé au mort. Étrange, la manière dont j’acceptai cette association imprévue, ce choix de cauchemar qui m’avait été imposé sur une terre ténébreuse envahie par ces piètres et rapaces fantômes…