« Kurtz discourait. Quelle voix ! Elle conserva sa profonde sonorité jusqu’à la fin. Elle survivait à sa force pour continuer de dissimuler sous les draperies magnifiques de l’éloquence l’aride obscurité de son cœur… Ah, il luttait ! Il luttait ! Le désert de sa pensée fatiguée était hanté à présent d’images brumeuses, images de gloire et de fortune circulant servilement autour de son inépuisable don d’expression noble et élevée. « Ma Fiancée, ma station, ma carrière, mes projets » — tels étaient les thèmes de ces manifestations de sentiments sublimes. L’ombre du vrai Kurtz se tenait au chevet creux du simulacre qui avait eu pour destin d’être bientôt enfoui dans la moisissure de cette terre des premiers âges. L’amour diabolique et la haine surnaturelle des mystères qu’elle avait pénétrés se disputaient la possession de cette âme saturée d’émotions primitives, avide de gloire trompeuse, de faux honneurs, de toutes les apparences de succès et du pouvoir.

« Parfois il était risiblement puéril. Il rêvait de rois pour l’attendre à la gare, à son retour de je ne sais quel effroyable Nulle Part où il se proposait d’accomplir de grandes choses. — « Faites-leur voir, disait-il, que vous avez en vous quelque chose de réellement profitable, et il n’est pas de limite aux égards qu’on aura pour votre mérite. Bien entendu, c’est à vous qu’il appartient de contrôler vos mobiles — de justes mobiles toujours !… » Les longues étendues du fleuve, l’une à l’autre pareilles, les tournants monotones, exactement semblables, glissaient au long du vapeur, avec leurs multitudes d’arbres séculaires qui considéraient patiemment ce misérable fragment d’un autre monde, avant-coureur de changement, de conquête, de négoce, de massacres, de bénédictions. Les yeux à l’avant, je gouvernais. « Fermez le volet ! » dit un jour Kurtz brusquement, « je ne puis plus supporter de voir cela… » Je fis ce qu’il demandait. Il y eut un silence. « Ah ! je te briserai le cœur tout de même !… » cria-t-il à l’invisible sauvagerie.

« Nous eûmes une panne, comme je m’y attendais, et il fallut nous arrêter à la pointe d’une île pour procéder aux réparations. Ce retard fut la première chose qui ébranla la confiance de Kurtz. Un matin, il me donna une liasse de papiers et une photographie, le tout lié avec un cordon de chaussure. — « Gardez cela pour moi, fit-il. Ce malfaisant imbécile — il voulait dire le Directeur — est capable de fouiller dans mes caisses lorsque j’aurai le dos tourné… » Dans l’après-midi je le revis. Il était étendu sur le dos, les yeux fermés, et je me retirais sans bruit quand je l’entendis murmurer : « Vivre honnêtement, mourir, mourir… » Je tendis l’oreille. Il n’y eut rien de plus. Répétait-il quelque discours pendant son sommeil, ou était-ce un fragment d’article de journal ?… Il avait collaboré à des journaux et comptait le faire à nouveau, « pour la propagation de mes idées : c’est un devoir pour moi… »

« Les ténèbres qui l’entouraient étaient impénétrables. Je l’observais comme on considère de haut un homme étendu au fond d’un précipice où le soleil jamais ne luit. Mais je n’avais guère de loisirs à lui consacrer, parce que j’aidais le mécanicien à démonter les cylindres qui fuyaient, à redresser une bielle faussée et autres préparations du même genre. Je vivais au milieu d’un infernal fouillis de rouille, de limaille, de boulons, d’écrous, de clefs anglaises, de forets à cliquet, toutes choses que j’abomine parce que je n’arrive pas à m’en servir. Je surveillais aussi la petite forge qu’heureusement nous avions à bord et trimais dur parmi un sacré tas de ferraille, à moins que la tremblote de la fièvre ne m’empêchât de tenir sur mes jambes.

« Un soir, entrant avec une bougie allumée, je fus surpris de l’entendre dire d’une voix un peu tremblante : « Je suis étendu dans le noir à attendre la mort… » La lumière en fait brûlait à moins d’un pied de son visage. Je fis effort sur moi-même pour lui dire : « Pas de bêtises, voyons !… », et demeurai penché au-dessus de lui, comme cloué sur place.

« Jamais je n’avais vu, — et j’espère bien n’avoir plus jamais à revoir — rien qui approchât du changement qui s’était opéré sur ses traits. Je n’étais pas apitoyé, certes ! J’étais fasciné. On eût dit qu’un voile avait été déchiré. Sur cette face d’ivoire, je discernais l’expression d’un sombre orgueil, d’une farouche puissance, d’une terreur abjecte, et aussi d’un désespoir immense et sans remède. Revivait-il sa vie dans le détail de chacune de ses convoitises, de ses tentations, de ses défaillances, durant ce suprême instant de parfaite connaissance ? Deux fois, d’une voix basse il jeta vers je ne sais quelle image, quelle vision, ce cri qui n’était guère qu’un souffle : « L’horreur ! L’horreur !… »

« Je soufflai la bougie et sortis de la cabine. Les pèlerins dînaient dans le carré : je gagnai ma place en face du Directeur qui leva les yeux pour me jeter un regard interrogateur que je réussis à éluder. Il se pencha en arrière, serein, avec un sourire particulier dont il scellait les profondeurs inexprimées de sa médiocrité. Une grêle continue de petites mouches s’abattait sur la lampe, sur la nappe, sur nos visages et nos mains. Soudain, le boy du Directeur montra son insolente face noire au seuil de la porte et déclara d’un ton d’insultant mépris :

— « Moussou Kurtz… lui, mort… »

« Tous les pèlerins s’élancèrent pour aller voir. Je ne bougeai pas et poursuivis mon dîner. Mon insensibilité, j’imagine, dut être jugée révoltante. Je ne mangeai guère, cependant. Il y avait une lampe là — de la lumière, comprenez-vous — et au-dehors il faisait si affreusement noir ! Je n’approchai plus de l’homme remarquable qui avait prononcé un tel jugement sur les aventures terrestres de son âme. La voix s’était éteinte. Y avait-il jamais eu autre chose ?… Je ne fus pas sans savoir cependant que, le lendemain, les pèlerins enfouirent quelque chose dans un trou plein de boue.

« Et ensuite, il s’en fallut de peu qu’ils ne m’enterrassent à mon tour.