— « Le dernier mot qu’il ait prononcé : ce fut votre nom… »
« Je perçus un léger soupir et mon cœur ensuite cessa de battre, comme arrêté net par un cri exultant et terrible, un cri d’inconcevable triomphe et de douleur inexprimable : « Je le savais, j’en étais sûre !… » Elle savait. Elle était sûre. Je l’entendis sangloter : elle avait caché son visage dans ses mains. J’eus l’impression que la maison allait s’écrouler avant que je n’eusse le temps de m’esquiver, que le ciel allait choir sur ma tête. Mais rien de pareil. Les cieux ne tombent pas pour si peu. Seraient-ils tombés, je me le demande, si j’avais rendu à Kurtz la justice qui lui était due ?… N’avait-il pas dit qu’il ne demandait que justice ? Mais je ne pouvais pas. Je ne pouvais lui dire. C’eût été trop affreux, décidément trop affreux… »
Marlow s’arrêta et demeura assis à l’écart, indistinct et silencieux, dans la pose de Bouddha qui médite. Personne, pendant un moment, ne fit un mouvement. — « Nous avons manqué le premier flot de la marée », fit l’administrateur tout à coup. Je relevai la tête. L’horizon était barré par un banc de nuages noirs et cette eau, qui comme un chemin tranquille mène aux confins de la terre, coulait sombre sous un ciel chargé, semblait mener vers le cœur même d’infinies ténèbres.
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 30 JUILLET 1925
PAR F. PAILLART A
ABBEVILLE (SOMME).