« O jeunesse ! Quelle force elle a, quelle foi, quelle imagination. Pour moi, ce navire, ce n’était pas une vieille guimbarde charriant par le monde un tas de charbon, en guise de fret, — c’était l’effort, l’essai, l’épreuve de la vie. J’y pense avec plaisir, avec affection, avec regret, — comme on pense à un mort que l’on aurait chéri. Je ne l’oublierai jamais… Passez-moi la bouteille.
« Une nuit qu’attachés au mât comme je l’ai expliqué, nous continuions à pomper, assourdis par le vent, et n’ayant même plus en nous assez de courage pour souhaiter notre mort, un paquet de mer déferla sur le pont et nous passa dessus. A peine eussé-je repris mon souffle que je me mis à crier, avec l’instinct du devoir : « Tenez bon, les gars ! » quand soudain je sentis quelque chose de dur qui flottait sur le pont me heurter le mollet. J’essayai de m’en emparer sans y parvenir. Il faisait si noir qu’on ne se voyait pas les uns les autres à deux pas.
« Après ce choc, le navire demeura un moment immobile, et la chose revint heurter ma jambe. Cette fois je pus la saisir, — c’était une casserole. Tout d’abord abruti de fatigue, et ne pouvant penser à rien d’autre qu’aux pompes, je ne compris pas ce que j’avais dans la main. Mais tout d’un coup je me rendis compte et m’écriai : « Dites-moi, les gars, le rouf est parti. Lâchons cela et allons voir où est le coq. »
« Il y avait à l’avant un rouf qui contenait la cuisine, la couchette du cuisinier, et le poste d’équipage : Comme on s’attendait depuis des jours à le voir emporté, les hommes avaient reçu l’ordre de coucher dans le carré, le seul endroit sûr du navire. Le steward, Abraham, persistait toutefois à se cramponner à sa couchette, stupidement, comme une mule, par pure terreur, je crois, comme un animal qui ne veut pas quitter une étable qui s’écroule pendant un tremblement de terre. Nous allâmes à sa recherche. C’était risquer la mort, car une fois hors de notre amarrage, nous étions aussi exposés que sur un radeau. Nous y allâmes tout de même. Le rouf était démoli comme si un obus avait éclaté dedans. Presque tout avait passé par-dessus bord, — le fourneau, le poste d’équipage, toutes leurs affaires, tout était parti : mais deux épontilles, qui maintenaient une partie de la cloison à laquelle était fixée la couchette d’Abraham restaient comme par miracle. Nous tâtonnâmes parmi les ruines et nous découvrîmes Abraham : il était là, assis sur sa couchette, au beau milieu de l’écume et des épaves, à bredouiller gaiement en se parlant à lui-même. Il avait perdu la tête : il était devenu bel et bien fou, pour de bon, après ce choc soudain qui avait eu raison de ce qui lui restait d’endurance. On l’empoigna, on le traîna derrière, et on le précipita la tête la première par l’échelle de la cabine. On n’avait pas le temps, voyez-vous, de le descendre avec des précautions infinies, ni d’attendre pour savoir comment il allait. Ceux qui étaient en bas sauraient bien le ramasser au pied de l’échelle. Nous étions très pressés de retourner aux pompes. Cela, ça ne pouvait pas attendre. Une mauvaise voie d’eau est chose impitoyable.
« C’est à croire que le seul dessein de cette diabolique tempête avait été de rendre fou ce pauvre diable de mulâtre. Elle mollit avant le matin, et le lendemain le ciel se dégagea ; et, la mer s’apaisant, la voie d’eau diminua. Quand on put établir un nouveau jeu de voiles, l’équipage demanda à rentrer, — et il n’y avait vraiment rien d’autre à faire. Les embarcations parties, les ponts balayés, la cabine éventrée, les hommes n’ayant à se mettre que ce qu’ils avaient sur le dos, les provisions gâtées, le navire éreinté. Nous virâmes du bord pour rentrer, — eh bien, le croiriez-vous ? — le vent passa à l’est et nous vint droit sur le nez. Il souffla frais, il souffla sans répit. Il nous fallut lui disputer chaque pouce du chemin. Le navire heureusement ne faisait pas autant d’eau, la mer restant relativement calme. Pomper deux heures sur quatre n’est pas une plaisanterie, — mais cela tint le navire à flot jusqu’à Falmouth.
« Les bonnes gens qui habitent là vivent des sinistres maritimes et sans aucun doute nous virent arriver avec plaisir. Une horde affamée de charpentiers de navires affûta ses outils, à la vue de cette carcasse de navire. Et certes ils se firent de jolis bénéfices à nos dépens avant d’en avoir fini. J’imagine que l’armateur était déjà dans de mauvais draps. Les choses traînèrent. Puis on décida de débarquer une partie du chargement et de calfater la coque. Ce qui fut fait : on acheva les réparations, on rechargea : un nouvel équipage embarqua et nous partîmes, — pour Bangkok. Avant la fin de la semaine, nous revenions. L’équipage avait déclaré qu’il n’irait pas à Bangkok, — c’est-à-dire une traversée de cent-cinquante jours, — dans une espèce de rafiau où il allait pomper huit heures sur vingt-quatre : et les journaux maritimes insérèrent de nouveau le petit paragraphe : « Judée. Trois-mâts barque. De la Tyne pour Bangkok : charbon : rentré à Falmouth avec une voie d’eau : équipage refusant le service. »
« Il y eut encore des retards, — d’autres rafistolages. L’armateur vint passer une journée et déclara que le navire était en parfait état. Le pauvre capitaine Beard avait l’air d’un fantôme de capitaine, par suite de l’ennui et de l’humiliation de tout cela. Rappelez-vous qu’il avait soixante ans et que c’était son premier commandement. Mahon affirmait que c’était une aventure absurde et que ça finirait mal. Quant à moi j’aimais le navire plus que jamais et je mourais d’envie d’aller à Bangkok ! Nom magique, nom béni ! « Mésopotamie » n’était rien à côté. Rappelez-vous que j’avais vingt ans, que c’était mon premier voyage comme lieutenant et que tout l’Orient m’attendait.
« Nous sortîmes pour mouiller en grande rade avec un nouvel équipage, — le troisième. Le navire faisait eau pis que jamais. C’était à croire que ces charpentiers de malheur y avaient fait un trou. Cette fois-là, nous ne quittâmes même pas la rade. L’équipage refusa tout bonnement de virer le guindeau.
« On nous remorqua dans le fond du port et nous devînmes un meuble, une particularité, une institution de l’endroit. Les gens nous montraient du doigt aux visiteurs en disant : « Ce trois-mâts que vous voyez là en partance pour Bangkok, voilà six mois qu’il est là, — il est rentré trois fois. » Les jours de congé, les gamins qui se promenaient dans des canots nous hélaient : « Ho, de la Judée ! » et si une tête se montrait au-dessus de la lisse, ils criaient : « Où qu’c’est que vous allez ? à Bangkok ? » et ils se moquaient de nous. Nous n’étions que trois à bord. Le pauvre vieux patron broyait du noir dans sa cabine, Mahon s’était chargé du soin de faire la cuisine et il déploya inopinément tout le génie d’un Français dans la confection de bons petits plats. Moi, je m’occupais nonchalamment du gréement. Nous étions devenus des citoyens de Falmouth. Tous les boutiquiers nous connaissaient. Chez le coiffeur ou le marchand de tabac, on nous demandait familièrement : « Croyez-vous que vous finirez par arriver à Bangkok ? » Pendant ce temps l’armateur, les assureurs et les affréteurs se chamaillaient à Londres et notre solde courait toujours… Passez-moi la bouteille.
« C’était abominable. Moralement c’était pire que de pomper pour sauver sa peau. On eût dit que le monde entier nous avait oubliés, que nous n’appartenions à personne, que nous n’arriverions jamais nulle part : on eût dit que par l’effet d’une malédiction, nous étions condamnés à jamais à vivre dans ce fond de port en butte à la risée de générations de dockers oisifs et de bateliers malhonnêtes. J’obtins trois mois de solde et cinq jours de congé et me précipitai à Londres. Cela me prit un jour pour y aller et près d’un autre pour en revenir, mais mes trois mois de solde n’en filèrent pas moins. Je ne sais trop ce que j’en fis. J’allai, je crois, au music-hall, je déjeunai, dînai, soupai, dans un endroit chic de Regent-Street et je revins à l’heure dite, sans avoir rien d’autre à montrer pour prix de trois mois de travail, que les œuvres complètes de Byron et une couverture de voyage toute neuve. Le batelier qui me ramena à bord me dit :