— « Ah bah ! je croyais que vous aviez quitté cette vieille barque. Elle n’ira jamais à Bangkok.

— « Vous avez vu ça, vous ? — lui dis-je avec dédain ; mais cette prophétie ne me disait rien de bon.

« Soudain un homme, — un agent de je ne sais qui, — survint, muni de pleins pouvoirs. Il avait un visage qui bourgeonnait, une énergie indomptable : c’était un fort joyeux luron. Nous rentrâmes, d’un bond, dans la vie. Un chaland vint le long du bord, prit notre chargement et nous allâmes nous faire caréner et enlever le cuivre pour visiter les fonds. Rien d’étonnant à ce que cette barque fît eau : harcelée par la tempête au delà de ses forces, la pauvre avait comme de dégoût craché l’étoupe qui garnissait ses membrures. On la recalfata, on la redoubla, on la rendit aussi étanche qu’une bouteille. Nous retournâmes au chaland et on remit la cargaison à bord.

« Alors, une nuit, par un beau clair de lune, tous les rats quittèrent le navire. Nous en avions été infestés. Ils avaient détruit nos voiles, consommé plus de provisions que l’équipage, partagé bienveillamment nos lits et nos dangers et maintenant que le navire était fin prêt, ils avaient décidé de décamper. J’appelai Mahon pour jouir du spectacle. Rat après rat, on les vit paraître sur notre lisse, jeter un dernier coup d’œil par-dessus leur épaule et tomber avec un bruit sourd dans le chaland vide. Nous essayâmes d’en faire le compte, mais nous ne tardâmes pas à nous embrouiller. Mahon s’écria : « Eh bien ! qu’on ne vienne plus me parler de l’intelligence des rats. Ils auraient dû partir avant, quand nous étions à deux doigts de couler. Cela vous prouve combien est stupide la superstition qu’on attache à eux. Les voilà qui lâchent un bon navire pour un vieux chaland, où il n’y a rien à manger, en outre, les imbéciles !… Je ne crois pas qu’ils sachent ce qui est sûr ou bon pour eux pas plus que vous ou moi. »

« Et après quelques considérations à ce sujet, nous convînmes que la sagesse des rats avait été grandement exagérée et qu’en fait elle ne dépassait pas celle des hommes.

« L’histoire du navire, à cette époque, était connue de toute la côte, depuis le cap Land’s End jusqu’aux Forelands, et sur toute la côte sud il n’y eut pas moyen de dénicher un équipage. On nous en envoya un au complet de Liverpool et nous partîmes une fois de plus, — pour Bangkok.

« Nous eûmes bonne brise et mer calme jusqu’aux Tropiques, et notre vieille Judée se traîna cahin-caha dans le soleil. Quand elle filait huit nœuds, tout craquait dans la mâture, et nous attachions nos casquettes sur nos têtes, mais d’ordinaire elle se prélassait à raison de trois milles à l’heure. Que pouvait-on en attendre ? Elle était fatiguée, — cette vieille barque. Sa jeunesse était là où est la mienne, — où est la vôtre, — vous autres qui écoutez cette interminable histoire : et quel ami oserait vous reprocher vos années et votre fatigue ? On ne grognait pas après elle. Nous autres à l’arrière, en tout cas, il nous semblait être nés, avoir été élevés, avoir vécu à son bord depuis des siècles, n’avoir jamais connu d’autres navires. Je n’aurais pas davantage reproché à la vieille église de mon village de n’être pas une cathédrale.

« Et quant à moi, il y avait en outre ma jeunesse pour me rendre patient. J’avais tout l’Orient devant moi, et toute la vie, et la pensée que c’était sur ce navire que j’avais subi mon épreuve et que je m’en étais tiré à mon honneur. Et je songeais aux hommes d’autrefois qui, bien des siècles auparavant, avaient eux aussi suivi cette même route sur des navires qui ne naviguaient pas mieux, pour aller au pays des palmes, et des épices et des sables jaunes et des peuplades brunes que gouvernaient des rois plus cruels que Néron le Romain et plus magnifiques que Salomon le Juif. La vieille barque se traînait, alourdie par l’âge et le fardeau de son chargement, tandis que moi, je vivais la vie de la jeunesse, dans l’ignorance et dans l’espoir. Elle se traîna ainsi pendant une interminable procession de jours : et sa dorure neuve renvoyait ses reflets au soleil couchant et semblait clamer sur la mer assombrie les mots peints sur sa poupe : Judée, Londres, Marche ou meurs.

« Puis nous entrâmes dans l’Océan Indien et fîmes route au nord pour la pointe de Java. Nous avions de petites brises. Les semaines passaient. La Judée se traînait — marche ou meurs, et on commençait chez nous à se dire qu’il fallait nous porter « en retard ».

« Un certain samedi que je n’étais pas de quart, les hommes me demandèrent un ou deux seaux d’eau supplémentaires pour laver leur linge. Comme je n’avais pas envie, à cette heure tardive, de monter la pompe à eau douce, j’allai devant, en sifflotant et la clef à la main, pour ouvrir l’écoutille du pic avant et tirer de l’eau de la caisse de réserve que nous tenions à cet endroit.