— Si tu me lâches tout de suite, je t’allonge un bob[9] de ma paye pour boire à ma santé.
[9] un shilling.
Quelques pas de plus m’amenèrent sur Belfast. Il me prit le bras et chevrotant d’enthousiasme :
— J’ai pas pu aller avec eux, bégaya-t-il, en indiquant du menton la cohorte bruyante qui descendait lentement la rue le long de l’autre trottoir. Quand je pense à Jimmy… Pauvre Jim ! Quand je pense à lui, j’ai pas le cœur à boire. Tu étais son matelot, toi aussi… Mais moi, je l’avais tiré de sa turne…, pas vrai ? Les petits cheveux frisés tout de laine qu’il avait… Oui. Et c’est moi qui avais volé le sacré pâté !… Il voulait pas partir. Personne ne pouvait le faire partir.
Il fondit en larmes.
— J’l’ai pas touché, moi, pas d’ça, pas d’ça !… Pour moi, pour m’faire plaisir, il est parti, comme… qui dirait… un agneau.
Je me dégageai doucement. Les crises de larmes chez Belfast se terminaient généralement en coups de poings et je ne me souciais guère d’essuyer le poids de son inconsolable douleur. En outre, deux policemen, de prestance imposante, se tenaient près de là, nous fixant d’un œil incorruptible et désapprobateur.
— Au revoir, dis-je, et m’en allai.
Mais, au coin de la rue, je fis halte pour regarder une dernière fois l’équipage du Narcisse. Il oscillait irrésolu et bavard sur les larges dalles qui forment le parvis de la Monnaie. Ils avaient mis le cap sur le Cheval-Noir où des hommes en bras de chemise et en bonnets fourrés sur des faces brutales, dispensent, puisées aux flancs de barils bien vernis, les illusions de la force, de la joie, de la félicité ; l’illusion de la splendeur et de la poésie de vivre aux équipages congédiés des navires de haute mer. De loin, je les voyais discourir, regards joviaux, gestes balourds, tandis que le flot de la vie ambiante emplissait leurs oreilles d’un tonnerre incessant et qu’ils n’entendaient point. Et là, sur ces pierres blanches que foulaient leurs pieds indécis, parmi la hâte et la clameur des humains, ils paraissaient des êtres d’une autre espèce, perdue, solitaire, oublieuse et condamnée ; des naufragés, insouciants et joyeux, naufragés fous, festoyant dans l’orage sur la saillie d’une roche traîtresse. Le grondement de la ville ressemblait à celui des lames qui brisent, puissant et sans merci dans la majesté de sa voix et la cruauté de son dessein ; mais au ciel, les nuages s’ouvrirent, un flot de soleil inonda les murailles des maisons noires. Le groupe sombre de marins s’en alla, dérivant dans le soleil. A leur gauche frémissaient les arbres du jardin de la Tour, les pierres de la Tour luisaient, semblaient bouger dans les jeux de la lumière, comme au souvenir soudain des grandes joies et douleurs du passé, dévolues naguère aux prototypes guerriers de ceux-ci : recrutements forcés, cris de révolte, pleurs de femmes au bord du fleuve et clameurs d’hommes saluant des retours victorieux. Le rayonnement du ciel tombait, comme une grâce accordée, sur la fange du sol, sur les pierres pleines de souvenir et de silence, sur l’égoïsme, la convoitise ; sur les traits inquiets des hommes oublieux. A la droite du groupe sombre, la façade souillée de la Monnaie lavée par le flot de clarté, ressortit un instant éblouissante et blanche comme un palais de marbre en un conte de fées. L’équipage du Narcisse s’effaça de mes yeux.
Je ne les ai jamais revus. La mer en a pris quelques-uns, les steamers en ont pris d’autres, les cimetières de la terre savent le compte du reste.