Il devint le bourreau de tous nos instants, le pire des cauchemars. Impossible de discerner trace extérieure de maladie sur sa personne ; chez les nègres, ça ne se voit pas. Sans être très gras — certes — il ne paraissait pas sensiblement plus maigre que d’autres nègres à notre connaissance. Il toussait fréquemment, mais les gens les moins prévenus pouvaient se rendre compte qu’il toussait le plus souvent quand il lui convenait. Il ne voulait ou ne pouvait s’acquitter de sa besogne et refusait de garder le lit. Un jour, il s’élançait dans le gréement, avec les plus ingambes d’entre nous et, la fois suivante, il se trouvait mal là-haut, et il nous fallait, au péril de nos jours, descendre de la mâture son corps inanimé et flasque. Porté malade, examiné, il essuya remontrances, menaces, cajoleries, sermons. Le capitaine le manda dans sa cabine. De folles rumeurs coururent. On dit que tant d’effronterie avait troublé le vieux, on affirma qu’il avait eu peur. Charley maintint que « le skipper, en pleurant, avait donné au nègre sa bénédiction et un pot de confiture ». Knowles tenait du garçon de cabine que l’ineffable Jimmy, tout en se raccrochant à tous les meubles, avait gémi, s’était plaint de la brutalité et de l’incrédulité générales et avait fini par tousser de long en large sur les journaux météorologiques du patron qui gisaient ouverts sur sa table. Quoi qu’il en fût, Wait regagna l’avant, soutenu par le steward qui, d’une voix émue et peinée, nous adjura :

— Holà ! empoignez-le un de vous autres. Faut qu’il reste couché.

Jimmy avala un quart de café et après quelques mots désobligeants à l’un, puis à l’autre, prit le lit. Il y demeurait le plus souvent, mais selon sa fantaisie montait sur le pont et apparaissait au milieu de nous. Arrogant, perdu dans ses pensées, il regardait la mer en avant du navire et nul n’aurait pu résoudre l’énigme que posait cette figure isolée en son attitude de méditation et immobile comme un marbre noir.

Fermement, il refusait tous remèdes ; sagous et farines nutritives volèrent par-dessus bord jusqu’à ce que le steward se lassât de les lui porter. Il demanda de l’élixir parégorique. On lui en envoya un flacon énorme, de quoi empoisonner une pouponnière. Il le garda entre son matelas et le boisage du navire sans que nul ne lui en ait jamais vu prendre une goutte. Donkin l’injuriait nez à nez, ricanant à ses râles, et le même jour Wait lui prêtait un jersey chaud. Une fois, Donkin après l’avoir agoni une demi-heure durant, lui reprochant l’ouvrage supplémentaire que sa simulation valait aux hommes de quart, couronna son discours en le traitant de « porc à face noire ». Sous l’influence maudite du sort qui nous liait, nous restâmes frappés d’horreur. Mais Jimmy semblait positivement se délecter sous l’insulte. Il en paraissait réjoui, et Donkin vit tomber à ses pieds une paire de vieilles bottes accompagnées d’un sonore :

— Tiens, raclure de faubourg, voilà pour toi.

A la fin, M. Baker dut aviser le capitaine que James Wait troublait le bon ordre du navire. « Discipline fichue… Hou !… On en viendra là », grogna M. Baker. Effectivement, les tribordais frisèrent le refus d’obéissance un matin que le maître avait donné ordre de laver à grande eau le poste d’équipage. Jimmy, paraît-il, ne tolérait pas l’humidité et nous étions en veine de compassion ce jour-là. Nous tînmes le maître pour une brute et ne le lui cachâmes point. Seul le tact délicat de M. Baker prévint un plein éclat de rébellion : il refusa de nous prendre au sérieux. Il arriva fort affairé sur l’avant, nous traita de beaucoup de noms, pas tous polis, mais sur un ton si cordial de vrai loup de mer que nous commençâmes à avoir honte. A la vérité, nous le considérions comme un bien trop bon marin pour l’offusquer sciemment : et après tout Jimmy n’était peut-être qu’un farceur — probable même ! Le poste fut nettoyé malgré tout ce matin-là ; mais dans la journée on installa une chambre de malade dans le rouf. Cela fit une jolie petite cabine ouvrant sur le pont et à deux couchettes. On y transporta toutes les affaires de Jimmy, puis, malgré ses protestations, Jimmy lui-même. Il déclara ne pouvoir marcher. Quatre hommes le portèrent dans une couverte. Il se plaignit qu’on voulait le faire mourir là tout seul comme un chien. Nous prîmes part à son chagrin, enchantés pas moins qu’il eût débarrassé le gaillard. Nous le soignâmes comme devant. De la cuisine, la porte à côté, le coq venait plusieurs fois le jour. L’humeur de Wait s’améliora tant soit peu. Knowles affirma l’avoir entendu rire aux éclats, un jour, sans témoins. D’autres l’avaient aperçu se promenant sur le pont, la nuit. Son petit retrait, dont un long crochet entrebâillait la porte, était toujours plein de fumée de tabac. Nous lui lancions par la fente des plaisanteries, parfois des injures, comme nous passions là au gré de nos besognes. Il nous fascinait. Jamais il ne permettait au doute de se taire. Son ombre planait sur le navire. Invulnérable dans la promesse de sa mort prochaine, il foulait aux pieds notre estime de nous-mêmes, il nous démontrait chaque jour notre manque de courage moral : il corrompait la simplicité de notre saine existence. Nous aurions été une misérable poignée d’Immortels condamnés à ignorer toujours l’espérance comme la crainte, qu’il n’aurait pu nous dominer d’une supériorité plus noble, ni plus impitoyablement affirmer son sublime privilège.

Entre-temps, le Narcisse, toutes voiles dehors, sortit de la mousson franche. Il dériva lentement, le nez à tous les points de la boussole plusieurs jours durant, au gré de brises moqueuses. Sous les gouttes chaudes de brèves averses, des hommes mécontents faisaient virer bord sur bord les pesantes vergues, empoignant les filins trempés, ahanant et soufflant, tandis que leurs officiers revêches et ruisselants de pluie les harcelaient sans fin de leurs voix lassées. Pendant les courts répits, ils regardaient avec dégoût les paumes à vif de leurs mains gourdes, et s’entre-demandaient amèrement : « Qui serait matelot s’il pouvait planter des choux ? » Les caractères se gâtaient ; personne qui tînt compte des choses qu’il disait. Une nuit noire que les hommes de quart, haletants de chaleur et mi-noyés de pluie, venaient, pendant quatre mortelles heures, de se faire traquer de bras en boulines, Belfast déclara qu’il lâcherait la mer pour toujours et embarquerait sur un steamer. Propos excessif, sans doute. Le capitaine Allistoun, toujours maître de lui, murmurait tristement à M. Baker : « Ce n’est pas si mal, pas si mal », chaque fois qu’il était parvenu, à force de ruses et de manœuvres, à tirer de son bon navire soixante milles de route dans les vingt-quatre heures. Du seuil de la petite cabine, Jimmy, le menton dans la main, suivait notre aride labeur, d’un œil insolent et mélancolique. Nous lui parlions avec douceur, quitte à échanger après d’aigres sourires.

Puis de nouveau, avec vent propice et sous un ciel clair, le navire recommença d’additionner les latitudes australes. Il passa au large de Madagascar et de Maurice sans apercevoir terre. On doubla l’amarrage des espars de rechange. On visita les sabords. A ses moments perdus, le steward, d’un air soucieux, essayait d’adapter des pavois aux portes des cabines. Des toiles solides furent enverguées avec soin. Vers l’ouest, des yeux anxieux cherchaient déjà le cap des Tempêtes. Le Narcisse se mit à piquer du nez dans une houle du sud-ouest, et le ciel doucement lumineux des basses latitudes prit, jour par jour, au-dessus de nos têtes, une patine plus dure : haute voûte arrondissant au-dessus du navire comme un dôme d’acier, où résonnait la voix profonde des vents fraîchissants. Un froid soleil luisait sur les crinières blanches des brisants noirs. Sous la forte haleine des grains d’ouest, le trois-mâts, sa voilure allégée, se couchait lentement, obstiné mais docile. Il courait de-ci de-là, peinant à l’effort acharné de se frayer sa route à travers l’invisible violence des vents ; il plongeait tête première dans l’ombre de creux lisses, il luttait, remontant, contre les crêtes neigeuses des grandes lames en fuite ; il roulait sans repos d’un bord sur l’autre comme un être qui souffre. Solide et vaillant, il répondait au vouloir de l’homme, et ses mâts élancés, gesticulant sans cesse en demi-cercles abrupts, semblaient implorer en vain la clémence du ciel orageux.

L’hiver fut mauvais au large du Cap cette année-là. Les hommes de barre, à l’heure de relève, arrivaient dans le poste tapant des pieds et soufflant dans leurs doigts rouges gonflés de froid. Ceux de quart sur le pont paraient tant bien que mal l’aiguillon glacé des embruns, ou, tassés dans les coins abrités, suivaient d’un œil morne les hautes lames sans pitié, dont l’inapaisable furie enveloppait le navire d’un assaut toujours renouvelé. L’eau ruisselait en cataractes devant les portes du gaillard. Il fallait crever d’un bond la nappe d’un Niagara pour gagner son lit humide. Les matelots entraient mouillés et ressortaient engoncés dans leurs vêtements mal séchés pour faire face aux implacables et rédemptrices exigences de leur destin obscur et glorieux. A l’arrière scrutant avec vigilance les nuages au vent, les officiers apparaissaient à travers la buée des grains. Debout, cramponnés à la lisse, droits et luisants sous leurs capotes vernies, ils se montraient par intervalles, au gré des plongeons fous du navire surmené, très haut, attentifs, violemment secoués en attitudes immobiles au-dessus de la ligne grise de l’horizon chargé de vapeurs.

Ils observaient le temps et le navire de l’œil dont les terriens suivent les fluctuations redoutables de la Fortune. Le capitaine Allistoun ne quittait pas plus le pont que s’il eût fait partie des apparaux du navire. De temps en temps, le steward grelottant, mais toujours en manches de chemise, rampait, chancelant et cramponné, jusqu’à lui, une tasse de café chaud à la main. La tempête en prenait la moitié avant qu’elle touchât les lèvres du maître. Il buvait le reste, gravement, d’un seul trait lent, tandis que l’écume lourde cinglait bruyamment la toile cirée de son manteau et que le ressac des vagues s’enflait autour de ses hautes bottes ; et jamais ses yeux ne quittaient son navire. Il en épiait chaque geste, l’œil d’un amant ne reste pas plus ardemment rivé sur le sacrifice et la tâche d’une femme, vie délicate et soumise, où tient pour lui tout le sens et toute la joie du monde. Nous aussi, tous, nous l’observions, notre navire. Sa beauté n’allait point sans faiblesse. Nous ne l’en chérissions pas moins. Ses qualités nous les admirions tout haut, nous nous les vantions à l’envi comme s’il se fût agi des nôtres, et le secret de son unique défaillance nous l’ensevelissions au silence de notre affection profonde. Il était né parmi le tonnerre des marteaux broyeurs de fer, dans les noirs remous des fumées, sous un ciel gris, aux bords de la Clyde. Son courant sombre et sonore donne le jour à des êtres de beauté qui s’en vont flottant aux lointains radieux du monde, où des hommes les aimeront. Le Narcisse était bien de leur race parfaite. Moins parfait que ses frères peut-être, mais c’était notre chose à nous, rien ne se pouvait lui comparer. Nous en avions la fierté. A Bombay, d’ignares terriens en parlaient comme de « ce joli bateau gris ». Joli ! Piteux éloge ! Nous le connaissions pour le plus magnifique trois-mâts jamais lancé. Nous tâchions d’oublier que, pareil à maints autres navires connus pour bien tenir la mer, il était par moments volage. Il avait ses exigences. Sous le rapport du chargement et du maniement, il demandait du soin et nul ne savait au juste combien de soin il lui faudrait. Si courte est la science humaine ! Le navire, lui, savait et corrigeait parfois la présomption de tant d’ignorance par la saine discipline de la peur. D’inquiétantes histoires couraient sur le compte de précédentes traversées. Le coq (par définition matelot, mais sans vraie qualification nautique), le coq, sous la démoralisation de quelque avanie comme la chute subite d’une marmite, grommelait sombrement tout en épongeant le plancher : « Là ! Voilà qu’il fait des siennes encore : un de ces voyages, il nous perdra corps et biens. Vous verrez ! » A quoi le steward venu là pour dérober un instant de répit à sa vie harassée répondait avec philosophie : « Ceux qui verront n’en bavarderont pas, toujours ! Je ne tiens pas à voir ça. » Nous raillions ces craintes. Nos cœurs s’en allaient vers le vieux quand il le pressait dur, son bateau, acharné à lui faire donner tout ce qu’il pouvait, disputant âprement au vent chaque pouce gagné ; lorsque sous les trois huniers pleins, il le jetait bondissant de biais à l’assaut de lames énormes. Les hommes tassés à l’arrière, l’oreille tendue, dès le premier commandement bref de l’officier venu prendre le quart de pont par gros temps, admiraient sa vaillance. Leurs paupières clignaient aux bourrasques ; leurs joues hâlées se mouillaient de gouttes plus amères que des larmes humaines ; barbes et moustaches trempées pendaient droites et ruisselantes comme des algues. Fantastiquement déformés ; en hautes bottes et coiffures comme des casques, ils oscillaient pesamment, raides et ballonnés dans leurs cirés luisants, pareils à des aventuriers bizarrement accoutrés pour quelque fabuleuse équipée. Chaque fois que le Narcisse s’élevait sans effort à quelque cime vertigineuse et glauque, des coudes labouraient des côtes, des figures s’illuminaient, des lèvres murmuraient : « Bien fait ça, pas vrai ? » tandis que toutes les têtes, tournées comme une seule, suivaient de sourires sardoniques la vague déjouée fuyant sous le vent, toute blanche de l’écume d’une monstrueuse fureur. Mais quand par manque de promptitude il se laissait surprendre et sous le choc brutal se couchait frémissant, nous empoignions des cordes et les yeux levés vers les étroites bandes de toile distendue et trempée qui claquaient désespérément au-dessus de nous, nous songions en nos cœurs : « Pas étonnant. Le pauvre !… »