Le trente-deuxième jour après la sortie de Bombay débuta sous de fâcheux auspices. Le matin, une lame fracassa une des portes de la cuisine. Nous nous précipitâmes, à travers force vapeur et trouvâmes le coq très mouillé et fort indigné contre le bateau. « Il empire tous les jours. Le voilà qui veut me noyer à la porte de mes fourneaux ! » Il était furieux. Nous le pacifiâmes tandis que le charpentier, quoique balayé à deux reprises par les vagues, réussissait à réparer la porte. Par suite de l’accident notre dîner ne fut prêt que très tard, mais peu importa en fin de compte, car Knowles, ce jour-là de corvée, ayant été culbuté par une lame, le dîner s’en alla par-dessus bord. Le capitaine Allistoun, l’air plus sévère et la lèvre plus mince que jamais, s’obstinait à voguer sous pleins huniers et misaine, se refusant à voir que le navire à force d’en trop exiger semblait perdre courage pour la première fois depuis que nous le connaissions. Il renâclait à s’enlever et se creusait maussadement sa route à travers les lames. Deux fois de suite, comme devenu aveugle ou las de vivre, il piqua délibérément du nez au plein d’une grosse vague qui balaya le pont d’un bout à l’autre. Comme le fit observer le maître sur un ton de contrariété marquée, tandis que nous pataugions en corps à la poursuite d’un baquet de lessive quelconque : « Chaque sacré bibelot à bord va fiche le camp à la mer ce tantôt. » Le vénérable Singleton rompit son silence coutumier pour prononcer, les yeux levés vers le gréement : « Le vieux est fâché contre le temps, mais ça ne sert à rien de se mettre en colère avec les vents du ciel. » Jimmy avait fermé sa porte, naturellement. Nous le savions au sec et à l’aise dans sa petite cabine et cette assurance, en notre absurde déraison, nous emplissait tour à tour de plaisir et d’exaspération. Donkin, sans pudeur, se dérobait à la besogne, inquiet et lamentable. Il grognait : « Faut se faire périr de froid dehors en loques trempées, tandis que ce biffin noir se pagnotte sur un sacré coffre plein de chouettes habits, Dieu damne son âme noire ! » Nous ne faisions pas attention, à peine si nous donnions une pensée à Jimmy et sa camarade. Il n’y avait pas de temps à perdre à l’oisive tâche de sonder les cœurs. Le vent emportait des voiles. Des arrimages cédaient. Grelottants et trempés, nous nous faisions rouler d’un bout à l’autre du pont pendant que nous tâchions de réparer les avaries. Le navire furieusement secoué dansait, comme un jouet dans la main d’un fou. Le soleil se couchait juste quand il fallut nous précipiter pour réduire la voilure devant la menace d’un nuage sinistre chargé de grêle. Brutalement le grain s’abattit, comme un coup de poing. Le navire soulagé à temps de sa toile le reçut avec courage ; il céda lentement, à la violence de l’assaut ; puis se relevant d’un balancement majestueux et irrésistible, ramena ses espars au vent, dans les dents de la rafale. L’ombre d’abîme du nuage noir vomit alors un torrent de grêle blanche qui crépita sur le gréement, rebondit à poignées du haut des vergues, cribla le pont, ronde et opalescente dans cette trombe obscure, comme une averse de perles. Le nuage passa. Un moment le soleil livide darda horizontaux les derniers rais d’une sinistre lumière, entre les hautes et mouvantes collines des flots. Puis se rua la nuit sauvage, foulant, effaçant dans un cri de fureur ce reste lugubre d’un jour de tempête.

On ne dormit pas à bord cette nuit-là. La plupart des marins se rappellent, au cours de leur vie, deux ou trois nuits pareilles de mauvais temps forcené. Rien, semble-t-il, ne demeure de tout l’univers que ténèbre, clameur, furie et le navire. Pareil au dernier vestige d’une création exterminée, il dérive, portant les angoisses d’une poignée d’humanité coupable, à travers la détresse, le tumulte, l’agonie d’une vengeresse terreur. Personne ne dormit dans le gaillard. La lampe de fer-blanc décrivait d’amples cercles de fumée au bout de sa longue ficelle. Les vêtements mouillés bossuaient de tas sombres le plancher luisant sous la mince couche d’eau mobile qu’y promenait le roulis. Sur les couchettes, les hommes bottés restaient étendus, appuyés sur le coude et les yeux ouverts. Des cirés suspendus oscillaient çà et là, vivaces et inquiétants, comme des spectres téméraires de marins décapités, dansant dans la tempête. Nul ne parlait, tous écoutaient. Au dehors, la nuit bramait et sanglotait, accompagnée d’un roulement continu comme d’innombrables tambours battant au loin. Des cris aigus déchiraient l’air. Sous de formidables chocs sourds, le navire tremblait tandis que les lames écroulées sur le pont l’accablaient de leur masse. Parfois il s’enlevait d’un vif essor, comme pour quitter à jamais la terre, puis, durant d’interminables instants, tombait à travers le vide, tous les cœurs à bord cessant de battre, jusqu’à ce qu’un choc affreux, prévu et soudain, les remît en mouvement d’un grand coup. Après chaque secousse dislocante, Wamibo, à plat ventre, la figure dans l’oreiller, exhalait dans une courte plainte le tourment d’un monde à la géhenne. De temps en temps, pendant une fraction d’intolérable seconde, le navire, dans un déchaînement plus féroce du vacarme, restait sur le flanc, vibrant et immobile, en une immobilité plus redoutable que ses bonds les plus démesurés. Alors, sur tous ces corps gisants, un frisson passait, un frémissement d’angoisse. Un homme allongeait une tête anxieuse, une paire d’yeux luisaient dans la lumière balancée, vifs, brillants de folle terreur. Quelqu’un avançait les jambes un peu, comme pour sauter à bas. Mais plusieurs sans bouger, sur le dos, une main fortement agrippée au rebord de la couchette, fumaient nerveusement à rapides bouffées, les yeux au plafond, figés dans un immense désir de paix.

A minuit vint l’ordre de carguer le petit hunier et le perroquet de fougue. Avec d’immenses efforts, nous nous hissâmes dans la mâture, souffletés à coups impitoyables, sauvâmes la toile et descendîmes exténués, pour essuyer derechef, en un silence pantelant, le cruel flagellement des flots. Pour la première fois peut-être dans l’histoire de la marine marchande, le quart relevé ne quitta pas le pont, cloué par la fascination d’une violence que semblait nourrir une rancune empoisonnée. A chaque gros coup de temps, des hommes, pressés l’un contre l’autre, se murmuraient : « Ça ne peut pas venter plus fort », et, sur l’heure, l’ouragan leur en criait le démenti dans une déchirante clameur et leur renfonçait le souffle dans la gorge. Une rafale furibonde parut fendre soudain l’épaisse masse des vapeurs de suie et, par-delà la déroute des nuages lacérés, on put voir par éclairs la lune haute, précipitée à reculons à travers le ciel d’une vitesse effrayante droit dans l’œil de la tempête. Beaucoup baissèrent la tête marmottant que « ça les retournait de la voir ». Bientôt, les nuages se refermèrent et le monde, à nouveau, devint une aveugle et frénétique ténèbre qui hurlait en crachant au vaisseau solitaire le grésil et l’embrun salés.

Vers sept heures et demie l’ombre de poix qui nous entourait blêmit tournant au gris livide et nous sûmes que le soleil s’était levé. Ce jour insolite et menaçant qui nous montrait nos yeux hagards et nos faces tirées ne faisait qu’ajouter à l’épreuve. L’horizon de toutes parts semblait s’être rapproché à portée du bras de navire. Dans ce cercle rétréci des lames furieuses arrivaient, bondissaient, frappaient, tôt disparues. Une pluie de lourdes gouttes amères volait oblique comme une brume. Le grand hunier nous réclamait et tous avec une résignation hébétée se tinrent prêts à escalader une fois de plus la mâture, mais les officiers crièrent, repoussèrent les hommes et nous comprîmes enfin qu’on ne laisserait pas monter sur la vergue plus de gabiers que la besogne nécessaire n’en réclamait strictement. Comme à chaque instant les mâts avaient chance d’être arrachés ou emportés par-dessus bord, nous conclûmes que le capitaine ne voulait pas voir tout son équipage à la mer d’un seul coup. C’était sage. Le quart de service conduit par M. Creighton se mit péniblement à monter dans le gréement. Le vent les collait contre les cordages, puis, mollissant un peu, leur laissait gravir deux échelons ; et de plus belle une bourrasque soudaine clouait de haut en bas des haubans toute la ligne rampante, en attitudes de crucifixion. L’autre quart plongea vers le pont pour carguer la voile. Des têtes humaines émergeaient au gré de l’eau irrésistible qui les jetait çà et là. M. Baker, au milieu de nous, distribuait des grognements encourageants, crachotant et soufflant parmi le filin emmêlé, comme un marsouin énergique. A la faveur d’une embellie fatidique et suspecte, la besogne s’acheva sans perdre personne ni de la vergue, ni du pont. Un moment la tempête sembla faiblir et le navire comme reconnaissant de notre effort reprit du cœur et fit meilleure mine à l’orage.

A huit heures les hommes relevés, guettant le moment propice, se lancèrent en courant à travers le pont inondé dans la direction du gaillard d’avant, pour prendre quelque repos. L’autre moitié de l’équipage resta à l’arrière : histoire à leur tour de « tenir compagnie au rafiot dans la peine », comme ils disaient. Les deux officiers pressèrent le capitaine de quitter la dunette pour prendre quelque repos. M. Baker lui grognait à l’oreille :

— Hou ! maintenant pour sûr… Hou !… confiance en nous…, rien autre à faire…, il faut qu’il tienne ou qu’il y passe. Hou ! Hou !

Du haut de ses six pieds, le jeune Creighton lui souriait avec belle humeur :

— Le bateau est solide. Allez faire une heure, sir.

Le regard de pierre de deux yeux rougis d’insomnie le fixait. Les rebords des paupières du capitaine étaient écarlates et il bougeait sa mâchoire sans cesse d’un effort lent, comme s’il eût mastiqué de la gomme. Il secoua la tête. Il répéta :

— Ne vous occupez pas de moi. Il faut que j’en voie la fin. Il faut que j’en voie la fin.