Ils tinrent ferme. Un accès de furie ; l’assaut du vent plein de malice immobilisa littéralement le navire ; durant un instant de suspens terrible, celui-ci ne participa plus que par un dodelinement léger, rapide, pareil à celui d’un berceau, à la fougue de l’atmosphère ; à la bourrasque qui passait outre, issue du sein ténébreux des enfers.

Un choc. Tout suffoqués, les yeux clos, Jukes et le capitaine resserrèrent leur mutuelle étreinte. Et, d’après la violence du choc, on peut imaginer ce que la colonne d’eau devait être, qui, courant à travers la nuit, droit dressée, vint buter contre le Nan-Shan, cassa net et retomba de tout son mortel poids sur la passerelle.

Un débris de cet écroulement les enveloppa de la tête aux pieds, remplissant de saumure leurs oreilles. Cela rompit leurs genoux, disloqua leurs bras, souleva leur menton dans un bouillon rapide ; lorsqu’ils ouvrirent les yeux ils purent voir un amoncellement d’écume jeté de-çà de-là parmi ce qui semblait la ruine du navire. Le Nan-Shan avait cédé ; il fonçait. Leurs cœurs cédaient aussi, dans l’attente du coup fatal. Mais soudain tout rebondit, et le Nan-Shan recommença ses sauts désespérés comme pour se dégager de ses décombres.

A travers l’obscurité, les lames semblaient de toutes parts se ruer pour le repousser à sa perte. Dans leur acharnement on sentait de la haine, de la férocité dans leurs coups. On eût dit une créature vivante en proie à une foule enragée, victime offerte, brutalisée, bousculée, culbutée, roulée à terre et piétinée. Le capitaine et Jukes ne se lâchaient plus ; assourdis par le bruit, bâillonnés par le vent ; et ce grand tumulte physique qui secouait leurs corps atteignait et désemparait l’âme comme eût fait la passion déchaînée.

Un de ces cris sauvages, effarants, que parfois l’ouragan transporte et qui passent au-dessus de nos têtes mystérieusement, s’abattit soudain sur le navire comme eût fait un oiseau de proie. Un cri de Jukes y répondit :

— « S’il en sort vivant !… »

L’exclamation jaillit malgré lui de sa poitrine, involontaire autant qu’une pensée, et qu’il n’entendit pas lui-même.

Pensée, velléité, effort, tout fut tout aussitôt confisqué, et la vibration imperceptible de son cri acquise à la vague immense de l’air.

Pourquoi ce cri ? Qu’en espérait Jukes ? Rien certes ; ce cri ne comportait point de réponse. Pourtant, quelques instants après, à sa grande stupeur, une voix atteignit son oreille, un son frêle mais résistant, pygmée insoumis au géant tumulte :

— « Il pleut. »