C’était comme un jappement sourd, moins saisissable qu’un murmure. Mais voici qu’elle reprenait, cette voix à demi submergée et qui luttait contre les bruits de la tourmente comme un navire contre les vagues :

— « Faut l’espérer » criait l’imperturbable filet de voix solitaire mais qui semblait elle-même étrangère à l’espérance ou à la crainte ; puis s’égrenèrent des mots sans suite : « Vaisseau… ça… jamais… en tout cas… pour le mieux. »

Jukes y renonçait. Mais il se fit alors une sorte de renforcement dans la sonorité, comme si la voix eût enfin découvert le moyen de s’opposer à la tempête, de sorte que les derniers lambeaux de phrase parvinrent un peu plus distincts :

— « Continuer… constructeurs… braves gens… faire confiance… aux machines… Rout… à hauteur. »

Puis Jukes sentit se relâcher l’étreinte du capitaine, qui cessa donc d’exister pour lui, car il était impossible d’y rien voir. Après le roidissement extrême de tous ses muscles, tout en lui maintenant se détendait et retombait. Il éprouvait une extraordinaire envie de dormir, concurremment à un malaise des plus pénibles ; il se sentait comme harcelé, comme bourrelé de sommeil. Le vent avait eu raison de sa tête ; même il tâchait à la lui arracher des épaules ; ses vêtements emplis d’eau pesaient sur lui comme une armure de glace fondante ; il frissonnait ; et longtemps il demeura ainsi, les mains crispées après son point d’attache, affalé dans les profondeurs de la détresse physique. Son esprit était à ce point replié sur soi-même, — et cela sans but, sans propos, — que lorsque quelque chose vint lui toucher légèrement les genoux par derrière, il pensa bondir hors de sa peau, comme on dit.

Au soubresaut qu’il fit en avant, il donna dans le dos du capitaine Mac Whirr, qui ne broncha pas ; et alors une main agrippa sa cuisse. Il faut dire qu’à ce moment était survenue une accalmie, une de ces menaçantes accalmies durant lesquelles la tempête reprend haleine. Jukes sentait la main lui remonter tout le long du corps. C’était le maître d’équipage. Jukes reconnaissait ces mains, si épaisses et si larges qu’on eût dit qu’elles appartenaient à quelque différente race d’hommes.

Le maître d’équipage avait atteint la passerelle en se traînant à quatre pattes pour pouvoir résister au vent, et sa tête avait rencontré les jambes du second. Immédiatement il s’était accroupi et avait commencé d’explorer la personne de Jukes de bas en haut, avec prudence, et avec cette modestie qui convient à un inférieur.

C’était un homme de cinquante ans, disgracié, courtaud, bourru. Avec son poil rude, la toison grisonnante de sa poitrine, ses jambes courtes, ses bras longs, il ressemblait à un vieux singe. Sa force était extraordinaire et les objets les plus lourds paraissaient des bibelots entre ses énormes pattes brunes, qu’il balançait comme des gants de boxe au bout de ses longs bras velus.

Il avait l’allure hargneuse et le ton de voix rogue des hommes de sa classe ; au demeurant sa bonté frisait la sottise ; les hommes faisaient de lui ce qu’ils voulaient, son caractère facile et loquace ne comportant pas une once d’initiative. Pour toutes ces raisons, il déplaisait à Jukes, et c’était au grand dégoût et mépris de celui-ci que Mac Whirr au contraire semblait professer pour son maître d’équipage une considération pleine d’estime.

Ce dernier se hissa donc sur ses pieds en tirant sur le veston de Jukes, mais n’usant de cette liberté qu’avec la plus grande réserve et seulement dans la mesure où l’ouragan l’y obligeait.