Le capitaine Mac Whirr à présent maintenait la tête de son second solidement coincée dans son coude ; il la collait contre ses lèvres glapissantes. Parfois Jukes l’interrompait : « Attention, capitaine ! » ou bien c’était le capitaine qui braillait d’urgence un « Tenez bon ! » quand il semblait qu’avec le navire tout le sombre univers chavirait. Un temps d’arrêt. Ça flottait encore. Et le capitaine reprenait ses cris :

— « Il dit… toute la bande… démarrés… devriez aller voir… ce qu’il y a… »

La pleine force de l’ouragan n’avait pas plus tôt assailli le Nan-Shan que toutes les parties du pont en étaient devenues intenables ; l’équipage, hébété, terrorisé, s’était réfugié dans la coursive de bâbord, sous la passerelle. Il y avait une porte à l’arrière, qu’ils avaient fermée ; et là-dedans, il faisait noir, froid, lugubre. A chaque soubresaut du navire, tous ensemble, ils gémissaient dans les ténèbres et chacun écoutait les tonnes d’eau qui s’abattaient de très haut et comme avec une particulière résolution de les atteindre.

Le maître d’équipage s’efforçait encore à des propos bourrus : mais, comme il le disait plus tard, il n’avait jamais eu affaire avec un pareil troupeau d’ânes. L’équipage jouissait là pourtant d’un confort relatif, bien à l’abri, et n’ayant rien à faire ; et ça ne les empêchait pas de grogner tout le temps et de geindre aigrement comme autant de marmots malades. L’un d’eux finit par déclarer qu’avec un peu de lumière pour se voir au moins le bout du nez ça ne serait sûrement pas aussi triste. Ça le rendait maboul de devoir rester là, couché dans le noir à attendre que voulût bien sombrer tout le bazar.

— « Sors donc, alors », lui disait le maître d’équipage, « comme ça tu en auras fini tout de suite », ce qui provoqua contre lui un concert de jurons et de malédictions.

On l’accablait de reproches de toutes sortes. On paraissait trouver très mauvais qu’une lampe toute allumée n’ait pas été brusquement créée à leur intention. Ils pleuraient pour un peu de lumière comme s’ils avaient absolument besoin de se voir couler. Si déraisonnables que fussent leurs récriminations, elles affectaient beaucoup le maître d’équipage ; on ne pouvait tout de même pas songer à atteindre la lampisterie, située à l’avant ! Alors ça n’était vraiment pas honnête de s’en prendre à lui et de l’abrutir ainsi. C’est ce qu’il leur dit, au grand mépris général. Puis il se retrancha dans un silence amer. Mais comme il n’en était pas moins exaspéré par leurs grognements, leurs gémissements et leurs murmures, il lui vint enfin à l’esprit qu’il y avait six lampes à globes pendues dans l’entrepont, et que les coolies ne se trouveraient pas beaucoup plus mal pour être privés de l’une d’elles.

Le Nan-Shan avait une soute à charbon transversale, qui communiquait avec l’entrepont d’avant par une porte de fer ; on utilisait parfois cette soute comme cale à marchandise. Elle était vide en ce moment ; le trou d’homme qui y donnait accès se trouvait le premier dans la coursive. Le maître d’équipage pouvait donc s’y introduire sans se hasarder sur le pont ; à sa grande surprise il ne put décider aucun des hommes à lui aider, pour enlever le capot du trou d’homme ; il essaya donc seul, à tâtons. L’un des matelots, couché dans le chemin, refusait même de bouger.

— « Mais puisque c’est pour vous ! C’est pour vous quérir cette sacrée lampe ! » — Il avait presque l’air d’implorer.

Quelqu’un cria : « Fous-nous la paix et qu’on ne te voie plus. » Il eût voulu reconnaître la voix ; même, s’il avait fait assez clair, il aurait envoyé dinguer dans la mer cette sacrée gueule de marmiton, comme il disait ; flotte ou fonce. Pourtant il s’entêtait à leur montrer qu’il pourrait se procurer une lampe, quand il devrait y crever. La violence du roulis rendait tout mouvement dangereux. Rester couché semblait déjà très difficile. Il fallait d’abord se casser les reins en se laissant choir dans la soute. Il y arriva sur le dos et fut balloté quelque temps dans un parfait état d’impuissance en compagnie d’une lourde barre de fer — la lance d’un soutier probablement — abandonnée là on ne savait par qui. Ce dangereux objet le rendait aussi nerveux que l’eût fait une bête féroce ; il ne pouvait la voir, l’intérieur de la soute, revêtu de poussière de charbon, étant impénétrablement noir ; mais il l’entendait glisser bruyamment frappant de droite et de gauche et toujours dans le voisinage de la tête ; cela faisait un tintamarre extraordinaire ; cela donnait de grands coups sourds comme si cette barre de métal eût été aussi grosse qu’une traverse de pont. Il faisait ces remarques, tout en culbutant de tribord à bâbord et de bâbord à tribord, et il s’arrachait les ongles à griffer désespérément les murs lisses de la soute pour essayer de s’arrêter. La porte qui donnait dans l’entrepont n’étant pas très bien ajustée, il distingua dans le bas un filet de lumière.

En bon marin qu’il était, et dans la force de l’âge encore, il parvint toutefois assez vite à se remettre sur pied ; et, par une heureuse chance, en se relevant, il mit la main sur la barre de fer, qu’il ramassa ; il aurait craint, sinon, que la chose ne lui cassât les jambes ou tout au moins ne le fît reculbuter. Tout d’abord il resta tranquille ; il se sentait mal en sûreté dans ces ténèbres qui semblaient rendre les mouvements du navire anormaux, imprévus et difficiles à déjouer. Pendant un instant, il se sentit si fort secoué qu’il n’osa bouger de peur d’« être descendu de nouveau ». Il n’avait aucune envie de se faire écharper dans cette soute.