Deux fois déjà il s’était cogné la tête et demeurait quelque peu étourdi. Il lui semblait entendre encore le bruit métallique et sourd que faisait la lance de fer en voltigeant autour de ses oreilles et cela si distinctement qu’il devait la serrer plus fort pour se prouver qu’il la tenait bien là, sous bonne garde, dans sa main.

Il s’étonna de la netteté avec laquelle on pouvait entendre là en bas, les hululements de la rafale ; dans l’espace vide de la soute, les bruits du vent semblaient presque des cris humains, moins immenses, mais infiniment poignants, comme exprimant la rage et la douleur humaine. Et à chaque coup de roulis on entendait également des coups sourds profonds et pesants comme si une masse du poids de cinq tonnes eût eu du jeu dans la cale ; il n’y avait cependant dans la cargaison rien de semblable ; ou sur le pont alors ? Impossible. Ou bien le long du bord ? Cela ne se pouvait.

Il pensa tout ceci vivement, clairement, avec compétence, en marin, et resta perplexe. Ce bruit pourtant arrivait à lui assourdi, de l’extérieur, en même temps que celui des trombes d’eau s’abattant sur le pont au-dessus de sa tête. Était-ce le vent ? Probablement. Cela faisait là en bas un vacarme comparable aux clameurs d’une bande de forcenés. Alors, il découvrit, en lui-même aussi, le désir d’avoir une lumière — ne fût-ce que pour se voir sombrer — et un grand besoin nerveux de sortir de cette soute le plus vite possible.

Il tira le verrou : la pesante plaque de fer tourna sur ses gonds ; et ce fut comme s’il eût ouvert la porte à tous les bruits de la tempête. Une bouffée de hurlements rauques vint à lui : l’air était calme pourtant ; mais l’afflux précipité des eaux au-dessus de sa tête était couvert par un concert de cris étranglés et gutturaux qui produisait un effet de confusion désespérée. Il écarta les jambes de toute la largeur du seuil de la porte et tendit le cou. Tout d’abord il n’aperçut que ce qu’il était venu chercher : six petites flammes jaunes se balançant violemment dans la pénombre d’un grand espace vide.

L’entrepont était étayé comme une galerie de mine, avec une rangée d’épontilles au milieu, surmonté d’entretoises qui se perdaient dans la pénombre — indéfiniment, semblait-il. A bâbord, une masse volumineuse au profil oblique apparaissait indistincte ; on eût dit une cavité creusée dans la paroi. Tout cela, ombres et silhouettes, remuait sans cesse. Le maître d’équipage écarquilla les yeux : le navire à ce moment pencha sur tribord et un grand rugissement sortit de cette masse qui avait l’inclinaison d’un éboulement de terrain.

Des morceaux de bois volèrent en sifflant. « Des planches », pensa-t-il avec stupeur, en rejetant brusquement la tête en arrière. Un homme étendu sur le dos, les yeux grands ouverts, glissa à ses pieds, tendant ses bras levés vers le vide ; un autre bondit comme une pierre qui se détache, la tête entre les jambes et les poings serrés ; sa natte fouetta l’air, il essaya d’empoigner les jambes du maître d’équipage en laissant échapper de sa main ouverte un brillant disque blanc qui vint rouler aux pieds du marin ; avec un cri de stupeur celui-ci reconnut un dollar d’argent. Le monticule grouillant des corps empilés à bâbord se détacha de la paroi avec un bruit de pas précipités, un clapotement de pieds nus et force cris gutturaux, glissa puis alla se plaquer inerte et révolté contre la paroi de tribord dans un choc mat et brutal. Les cris cessèrent. Le maître d’équipage perçut une longue plainte parmi les abois du vent et les sifflements. Il vit une inextricable confusion : têtes, épaules, pieds nus ruant en l’air, poings levés, dos culbutés, jambes, nattes et visages.

— « Bon Dieu ! » cria-t-il horrifié. Et il claqua la porte sur cette abominable vision.

Et c’est pour raconter cela qu’il était venu sur le pont. Il ne pouvait le garder pour lui ; or il n’y a vraiment qu’un seul homme à bord à qui il vaille la peine de se confier. Lorsque le maître d’équipage repassa par la coursive, les hommes pestèrent contre lui et le traitèrent d’imbécile. Pourquoi n’avait-il pas rapporté cette lampe ? Qui diable se souciait des coolies ?

Dès qu’il fut de nouveau dehors, la situation précaire où se trouvait réduit le navire était telle que ce qui se passait à l’intérieur lui parut bien peu important.

Sa première pensée fut qu’il venait de quitter la coursive au moment même où le Nan-Shan coulait. Les échelles de la passerelle avaient été emportées, mais une énorme lame qui emplit le pont arrière le souleva jusque-là. Après quoi, il dut rester quelque temps à plat ventre accroché à une boucle, reprenant haleine de temps à autre et avalant de l’eau salée. Puis il avança péniblement sur les genoux et les mains, trop effrayé et affolé pour songer à s’en retourner ; il atteignit ainsi la partie arrière de la timonerie. Il trouva dans cet endroit comparativement abrité le lieutenant accroupi comme un malveillant petit animal sous une haie. Le maître d’équipage fut agréablement surpris — il avait craint que tous ceux du pont n’eussent été balayés depuis longtemps. Il demanda anxieusement où se trouvait le capitaine.