— « Jukes n’est pas encore arrivé ? » Puis, après une courte attente : « J’aimerais bien qu’il se dépêchât ; je voudrais qu’il en finisse et qu’il monte ici au cas où il arriverait quelque chose. Pour veiller au navire. Je suis tout seul. Le Lieutenant a perdu…
— Quoi ? » M. Rout dans la chambre des machines déplaça la tête pour crier dans le tuyau : « Par-dessus bord ? » puis plaqua son oreille à l’embouchure.
— « Perdu la tête » continua la voix d’un ton positif. « Bougrement embêtant. »
Courbé sur le pavillon du porte-voix, M. Rout en entendant ceci ouvrit de grands yeux. Il perçut un bruit de lutte et des exclamations entrecoupées descendirent vers lui. Il tendit l’oreille.
Pendant ce temps, Beale, le troisième mécanicien, les bras levés, tenait entre les paumes de ses mains, la jante d’une petite roue noire qui faisait saillie à côté d’un gros tube de cuivre ; il semblait la tenir en équilibre au-dessus de sa tête, comme si c’eût été l’attitude correcte dans quelque sport nouveau.
Pour se maintenir en place, il appuyait son épaule contre la cloison blanche, un genou fléchi, un chiffon passé dans sa ceinture et pendant sur sa hanche. Ses joues imberbes étaient barbouillées et rougissantes et la poussière de charbon sur ses paupières, semblable aux coups de crayon d’un maquillage, rehaussait l’éclat liquide de ses yeux et donnait à son jeune visage un aspect féminin, exotique et troublant.
Quand le navire tanguait il tournait la petite roue avec des mouvements précipités.
— « Devenu fou », reprit soudain la voix du capitaine Mac Whirr dans le porte-voix. « S’est jeté sur moi… à l’instant. Obligé de l’assommer… à la minute. Vous avez entendu, M. Rout ?
— Diable ! » grommela M. Rout. « Attention, Beale ! »
Son cri résonna, semblable à l’appel éclatant d’une trompette d’alarme entre les parois de fer de la chambre des machines. Peintes en blanc, celles-ci s’élevaient en obliquant comme un toit jusqu’à la pénombre de la claire-voie ; et tout le vaste espace ressemblait à l’intérieur d’un monument, divisé par des parquets de caillebotis métallique aux différents niveaux desquels vacillaient des lumières ; au centre une colonne d’ombre s’était massée, hésitant parmi l’effort bruyant des machines au-dessous de la ferveur immobile des cylindres. Une vibration intense et sauvage faite de tous les bruits de l’ouragan planait dans la chaleur silencieuse ; l’air était imprégné d’une odeur de métal chauffé, d’huile et d’une légère vapeur. Les coups de bélier de la mer, sourds et formidables, semblaient traverser la chambre des machines de part en part.