Jukes sentit qu’il ne se possédait plus. De retour dans la coursive sombre, il était prêt à tordre le cou à celui qui ferait le moindre signe d’hésitation. Rien que d’y penser, cela le rendait furieux. Lui, ne pouvait reculer ; par conséquent, eux ne reculeraient pas.
Son impétuosité, lorsqu’il revint parmi eux, les entraîna. Ses allées et venues, la fureur et la rapidité de ses mouvements les avaient déjà excités et effrayés ; dans ses brusques irruptions parmi eux, plutôt pressenti que perçu, Jukes leur apparaissait formidable — préoccupé de questions de vie et de mort qui ne pouvaient supporter aucun délai. Au premier mot qu’il leur dit, il les entendit se laisser choir lourdement l’un après l’autre, dans la soute, dociles à son ordre.
— « Qu’est-ce qu’il y a ? » se demandaient-ils mutuellement. Ils ne le savaient pas bien au juste. Le maître d’équipage essaya de leur expliquer. Le bruit d’une forte bagarre les surprit ; et les chocs puissants qui se répercutaient dans la soute obscure maintenaient en haleine leur sentiment du danger. Lorsque le maître d’équipage tout à coup ouvrit la porte, il leur sembla que l’ouragan, pénétrant à travers les flancs de fer du navire, faisait tourbillonner ces corps humains comme des grains de poussière : une confuse rumeur leur parvint, un tumulte de tempête, des murmures féroces, des rafales de cris, le clapotement précipité des pieds nus, se mêlant aux coups de la mer.
Pendant un moment ils contemplèrent ahuris, obstruant le seuil de la porte. Jukes passa au travers du groupe, brutalement. Sans dire un mot, il jaillit en avant. Une nouvelle grappe de coolies s’était formée, accrochée à l’échelle ; ceux-ci luttaient à mort comme précédemment pour forcer le panneau condamné qui leur eût donné accès sur le pont. Comme précédemment, la grappe se détacha, et Jukes disparut, absorbé sous elle comme un homme surpris par un éboulement. Le maître d’équipage hurla, très excité :
— « Arrivez ! sortez le second de là ! Il va être piétiné, écrasé ! »
Ils chargèrent, piétinant à leur tour des torses, des doigts, des visages, s’empêtrant dans des tas de vêtements, repoussant du pied des débris de bois, mais, avant qu’ils pussent s’emparer de Jukes, celui-ci, se dégageant, émergea jusqu’à la ceinture d’entre la multitude des mains crispées. Au moment même où l’équipage l’avait perdu de vue, tous les boutons de sa veste avaient sauté ; le dos de la veste avait été fendu jusqu’au col ; son gilet éclaté de haut en bas. La masse centrale des combattants roula vers l’autre bord, sombre, indistincte, impuissante, et lançant des regards sauvages qui luisaient à la faible clarté des lampes.
— « Laissez-moi, nom de Dieu ! Je ne suis pas mort ! » cria Jukes d’une voix perçante. « Poussez-les à l’avant. Profitez du moment où le navire pique du nez. Poussez-les contre la cloison. Coincez-les. »
La ruée des marins dans l’entrepont en fermentation, fit l’effet d’un baquet d’eau froide dans un chaudron bouillonnant. Le tumulte fléchit d’abord. La masse effervescente des Chinois formait un magma si compact qu’il ne fut pas malaisé pour les matelots, en se tenant ferme par les bras et à la faveur d’un formidable plongeon du navire, de les repousser d’un seul élan et de les appliquer en bloc contre la paroi arrière. Derrière leur dos, quelques petits grapillons d’hommes et des corps isolés ballotaient encore.
Le maître d’équipage accomplit de véritables prodiges. De ses grands bras tout ouverts et tenant une épontille dans chacune de ses robustes pattes, il arrêta la ruée de sept Chinois enlacés qui roulaient comme un rocher dans une avalanche. On entendit craquer des jointures. Il fit « Ah ! » et tout fut dispersé.
Mais ce fut le charpentier qui fit preuve de la plus grande ingéniosité. Sans rien dire à personne, il retourna dans la coursive pour y chercher plusieurs glènes d’amarre qu’il savait y être — chaînes et cordages. Avec quoi des barrages furent établis. A vrai dire, les Chinois ne se défendaient guère. La lutte (de quelque façon qu’elle eût commencé) avait vite fait de se transformer en une mêlée de panique aveugle. Si les Célestes d’abord s’étaient élancés à la poursuite de leurs dollars éparpillés, ils ne combattaient plus à cette heure que pour reprendre pied. Ils se tenaient à la gorge tout simplement pour éviter la culbute. Celui qui trouvait un point d’appui s’y cramponnait et donnait force coups de pieds à qui s’accrochait à ses jambes — jusqu’à ce qu’une nouvelle embardée les envoyât rouler de conserve à l’autre bout de l’entrepont.