— Et ce sera encore le diable pour régler les comptes quand ceci sera fini » dit Jukes, qui se sentait tout endolori. « Laissez-les seulement se ressaisir un peu, et vous verrez ! Ils nous sauteront à la gorge, capitaine. N’oubliez pas, capitaine, que le Nan-Shan n’est plus un navire anglais maintenant. Et ces animaux-là le savent bien aussi. Le sacré pavillon siamois…
— N’empêche pas que nous sommes à bord » remarqua Mac Whirr.
— « Et nous n’en avons pas fini avec les embêtements » insistait Jukes d’un ton prophétique. Il trébucha, se rattrapa. « Quelle épave ! » ajouta-t-il tout bas.
— « Ce n’est pas encore fini » acquiesça le capitaine à mi-voix… « Veillez un instant, n’est-ce pas…
— Vous allez quitter la passerelle, capitaine ? » demanda Jukes anxieusement, comme si l’orage n’attendait que le départ du capitaine pour foncer sur le navire.
Il le contempla, ce navire battu, solitaire, qui faisait effort dans un décor sauvage de montagnes d’eau noire éclairées par les lueurs des mondes lointains, qui avançait lentement, rejetant, au cœur muet de l’ouragan, l’excès de sa force, en un blanc nuage de vapeur — et la vibration profonde de l’échappement semblait l’inquiet barrissement d’une créature marine, impatiente de reprendre le combat. Brusquement cela cessa. L’air tranquille gémit. Jukes, au-dessus de sa tête, vit scintiller quelques étoiles au fond d’un gouffre de nuées. Au-dessous de ce puits étoilé, les nuages d’encre formant margelle surplombaient directement le navire. Les étoiles lui semblaient le regarder avec une attention particulière, comme si c’eût été pour la dernière fois — et l’on eût dit aussi une couronne de splendeur posée comme un diadème sur un front incliné.
Le capitaine Mac Whirr était allé dans la chambre de veille. On n’y voyait goutte, mais cela ne l’empêchait pas de sentir le désordre de la chambre où il vivait d’habitude d’une façon si ordonnée. Son fauteuil était renversé. Les livres étaient tombés à terre : un morceau de verre craqua sous sa botte. A tâtons il chercha les allumettes et trouva la boîte derrière le rebord d’un rayon. Il en alluma une, et, plissant le coin des yeux, tendit la petite flamme vers le baromètre. L’instrument de cuivre et de métal branlait du chef et semblait lui faire des signes.
Le mercure était bas — incroyablement bas ; si bas que le capitaine Mac Whirr crut devoir émettre un grognement. L’allumette s’éteignit ; il en sortit vivement une autre qu’il tint entre ses doigts gourds.
Une petite flamme brilla de nouveau sur le verre et le métal du baromètre au chef branlant. Les yeux de Mac Whirr s’y fixèrent. Il les fermait à demi pour concentrer son attention, comme épiant un signe imperceptible. Avec sa face grave, il ressemblait à un bonze difforme et botté en train de consulter une idole et lui brûlant au nez de l’encens. Il n’y avait pas d’erreur ; il n’avait de sa vie vu le baromètre aussi bas.
Le capitaine Mac Whirr émit un petit sifflement, puis resta plongé dans ses pensées jusqu’à ce que la flamme diminuée mourût en lui brûlant le bout des doigts. Peut-être, après tout, l’instrument était-il détraqué !