Il y avait un baromètre anéroïde vissé au-dessous de la couchette. Il se tourna dans cette direction, alluma une autre allumette et la face blanche de l’instrument lui apparut. Le cadran, du haut de la cloison, le dévisageait de façon significative ; et l’inflexibilité de la matière, en face de quoi toute contradiction devient vaine, s’imposait à la sagesse incertaine des hommes. Il n’y avait plus moyen de douter. Le capitaine Mac Whirr haussa les épaules et jeta l’allumette.

Advienne le pire ! si l’on ne pouvait plus l’éviter. Mais s’il fallait en croire les livres, ce pire allait offrir diablement mauvais. L’expérience de ces six dernières heures avait élargi sa compréhension ; il se doutait à présent de ce que le mauvais temps pouvait offrir : « Ça va être terrifiant » prononça-t-il mentalement.

Il n’avait pas eu conscience de regarder autre chose que les baromètres, à la lumière des allumettes ; pourtant, il avait vu que sa carafe d’eau et les deux verres avaient été arrachés de leurs supports. Cela lui donna une idée plus précise des secousses que le navire avait dû subir. « Je ne l’aurais jamais cru » pensa-t-il. Sa table aussi avait été chambardée : règles, crayons, encrier — tout ce qui avait une place assignée et sûre — toutes ces choses à terre, comme si une main malfaisante les eût arrachées une à une pour les lancer sur le plancher mouillé.

L’ouragan s’était même introduit dans les aménagements de sa vie privée, ce qui n’était encore jamais arrivé ; et un sentiment de consternation envahit Mac Whirr au plus profond de son flegme. Et le pire restait à venir ! Il était content que l’incident fâcheux de l’entrepont ait été découvert à temps. Après tout, si le navire devait disparaître, au moins il ne coulerait pas avec des gens en train de s’entredéchirer. Cela, c’était proprement inadmissible. Et dans sa protestation entrait une intention d’humanité aussi bien que l’obscur sentiment des convenances. Ces pensers subits participaient de la nature du capitaine et restaient essentiellement lents et lourds.

Il étendit la main pour replacer la boîte d’allumettes sur le coin du rayon. Il avait donné l’ordre depuis longtemps qu’il y eût toujours là des allumettes :

— « Une boîte… juste ici, voyez ? Pas tout à fait pleine… Ici, où je puisse poser la main dessus, steward. Je peux avoir besoin d’une lumière tout à coup. On ne s’imagine pas tout ce dont on peut avoir besoin tout à coup, à bord d’un navire. Rappelez-vous. »

Et de son côté, naturellement, il prenait soin de remettre scrupuleusement les allumettes à leur place. Ainsi fit-il cette fois encore, mais, avant de retirer sa main, l’idée lui vint que, peut-être, il n’aurait plus jamais l’occasion de se servir de cette boîte. La véhémence de cette idée l’arrêta dans son geste et pendant une infinitésimale fraction de seconde il demeura les doigts refermés sur ce petit objet comme sur le symbole de toutes les menues habitudes qui nous enchaînent au cours fastidieux de la vie. Il la lâcha enfin, et se laissant tomber sur sa couchette, il attendit l’annonce du vent. Rien encore. Il n’entendait pas d’autre bruit que ceux de l’eau, les fortes éclaboussures, les chocs sourds des lames en désordre qui assaillaient son navire de toutes parts. Jamais le Nan-Shan n’aurait le répit nécessaire pour dégager ses ponts !

La quiétude de l’air était déconcertante ; il la sentait tendue et fragile comme un cheveu qui retiendrait une épée suspendue au-dessus de sa tête.

Durant cet armistice tragique la tempête pénétrait la résistance de l’homme et lui descellait les lèvres. La voix de Mac Whirr s’éleva dans la solitude et la nuit noire de sa cabine, comme s’adressant à un autre être qui se fût éveillé en lui-même.

— « Ça m’ennuierait de le perdre », disait-il.