— Il m’a frappé ! » siffla le premier lieutenant rageusement.
— « Non ? Frappé ! Pas vrai ? » L’homme en bleu se mit à s’agiter avec sympathie. « On ne peut vraiment pas causer ici. Je voudrais savoir tous les détails. Frappé ! — Hein ? Cherchons quelqu’un pour porter ton coffre. Je connais un endroit bien tranquille où on peut avoir de la bière en bouteilles… »
M. Jukes, qui scrutait le rivage à travers les jumelles du bord informa le mécanicien en chef que « notre ancien lieutenant n’a pas mis longtemps à trouver un ami. Un type qui ressemble fort à un vadrouilleur ; je les ai vus quitter le quai ensemble ».
Le tintamarre des coups de marteau et des calfatages indispensables ne troublait point le capitaine Mac Whirr. Dans la chambre de veille enfin remise en ordre, il écrivait une lettre ; le steward qui faisait la pièce, y découvrit ensuite des passages d’un intérêt si absorbant que par deux fois il faillit se laisser surprendre en flagrant délit d’indiscrétion. Mais cette même lettre quand elle parvint à Mme Mac Whirr, dans le salon de sa maison de banlieue-est de Londres, lui fit étouffer un bâillement. Pourquoi l’étouffait-elle ? Par respect pour elle-même sans doute, car il n’y avait personne d’autre dans la pièce.
Elle était à demi étendue sur un fauteuil pliant en bois doré, recouvert de peluche, auprès d’une cheminée carrelée où flambait un feu de charbon ; des éventails japonais en ornaient le dessus. Élevant les mains elle jeta un coup d’œil las sur les nombreuses pages. Était-ce sa faute, après tout, si les lettres de son mari étaient si plates, si désespérément fastidieuses — depuis le « Ma très chère femme » du début, jusqu’au « ton mari affectueux » de la fin. On ne pouvait vraiment pas lui demander de s’intéresser à toutes ces affaires de marine, ni d’y comprendre quelque chose. Naturellement elle était contente de recevoir des nouvelles ; mais quant à préciser pourquoi…
— « … On les appelle des typhons… Notre second n’avait pas l’air d’être de cet avis… pas dans les livres… ne pouvait pas laisser les choses se passer ainsi… »
Le papier bruissa vivement, « … un calme qui dura plus de vingt minutes », lut-elle par manière d’acquit ; les premiers mots que ses yeux indifférents rencontrèrent ensuite, dans le haut d’une autre page : « … te revoir ainsi que les enfants… » Elle eut un mouvement d’impatience.
Qu’est-ce qu’il avait à toujours parler de retour ? Jamais pourtant son traitement n’avait été si élevé. Alors à quoi bon ?
Il ne lui vint pas à l’idée de tourner la feuille pour revenir à la page précédente. Elle y aurait vu raconté que, entre quatre et six heures du matin le 25 décembre, le capitaine Mac Whirr avait bien cru que le Nan-Shan avait atteint son heure dernière, et qu’avec une pareille mer, il perdait espoir de revoir jamais sa femme et ses enfants.
Voici ce que personne ne devait jamais connaître (une lettre est si vite égarée) personne au monde que le steward — qui, lui du moins, avait été vivement impressionné par cette révélation. Il en éprouva même le besoin de tâcher de faire comprendre au cuisinier qu’on « l’avait échappé belle », en affirmant :