Le compte rendu de M. Jukes fut par contre des plus complets. Son ami, dans le service de la navigation d’Occident, le communiqua généreusement à tous les autres officiers de son transatlantique.
— « Un type que je connais m’écrit pour me raconter une affaire extraordinaire arrivée à bord de son navire pendant ce coup de typhon dont on a parlé dans les journaux, il y a deux mois, vous devez vous en souvenir ? C’est la chose du monde la plus comique. Vous allez voir vous-même ce qu’il en dit : tenez, voici sa lettre. »
Il y avait dans cette lettre, l’exagération d’une fermeté d’âme indomptable et joyeuse. Jukes était de bonne foi, et ce qu’il en disait était vrai, du moins au moment où il l’écrivait. Il racontait d’une façon sinistre les scènes dans l’entrepont :
« … Comme dans un éclair il me vint à l’esprit que ces maudits Chinois n’étaient pas tenus de comprendre le sentiment qui nous faisait agir ; or nous nous comportions en apparence comme des brigands qualifiés. Il ne fait jamais bon de séparer un Chinois de son argent, du moins quand il est le plus fort. Par un tel temps, pour risquer un cambriolage il eût fallu être vraiment forcené ; mais qu’est-ce que ces gueux connaissaient de nous ? Aussi sans perdre mon temps à réfléchir, je fis sortir tout l’équipage en un clin d’œil. Notre ouvrage était fini — que le vieux avait tant à cœur ! — Nous leur cédâmes la place sans rester à leur demander comme ils se sentaient. Je suis convaincu que s’ils n’avaient pas été aussi impitoyablement secoués, et (tous sans exception) effrayés d’avoir à se tenir debout, nous aurions été mis en pièces. C’était complet, je vous assure ! et vous pouvez battre les mers du Nord et du Sud et jusqu’à la consommation des siècles avant de vous trouver avec une pareille corvée sur les bras. »
Après quoi il se lançait dans une appréciation technique des dommages matériels subis par le navire, puis il continuait :
« Mais ce n’est qu’après que le gros temps se fut calmé que notre tâche devint vraiment délicate. Il ne nous était d’aucun avantage, vous pensez bien, de naviguer depuis peu sous pavillon siamois ; encore que le commandant n’ait jamais pu se persuader que cela fît une différence. — « Tant que c’est nous qui sommes à bord » — disait-il. Il y a des choses qui n’ont jamais pu lui entrer dans la tête. Autant tâcher de convaincre un baldaquin. Ajoutez à cela l’isolement du navire dans ces mers de Chine, un isolement infernal, sans consuls, sans aucune canonnière à soi nulle part, sans une âme à qui s’adresser en cas de difficulté.
» Mon idée à moi était de maintenir tous ces magots à fond de cale une quinzaine d’heures de plus, c’est-à-dire jusqu’au temps que nous ayons pu gagner Fou-Tchéou. Là nous aurions vraisemblablement rencontré quelque navire de guerre, et une fois sous la protection des canons, sauvés ! car il va de soi que le commandant de n’importe quel vaisseau de guerre — Anglais, Français ou Hollandais — dans le cas d’une rixe à bord, se met du côté des blancs. Nous serions alors en posture de pouvoir nous débarrasser d’eux et de leur argent en remettant le tout entre les mains de leur Taotï ou de je ne sais quel mandarin à lunettes vertes comme on en voit circuler en chaise à porteurs dans les infectes ruelles de leurs cités.
» Mais le vieux ne voulut rien savoir. Il désirait apaiser l’affaire. Il s’était fourré cette idée dans la tête et un treuil à vapeur n’aurait pu l’en arracher. Il désirait qu’on fît le moins de bruit possible autour de cela, et que ni le nom du bateau n’y fût compromis, ni les armateurs, « ni aucun des intéressés » comme il disait en enfonçant ses yeux dans les miens. Moi cela me rendait furieux. Comment pouvait-il espérer que cette affaire ne fît pas de bruit ? Ce qui était certain c’est que les malles des Chinois, au début de la traversée avaient été fixées de manière à pouvoir affronter n’importe quelle tempête de ce monde ; mais ce qui s’était rué sur nous était quelque chose de tellement diabolique que rien ne peut vous en donner l’idée.
» Cependant, moi, je ne tenais presque plus sur mes jambes. Il n’y avait plus de relève pour aucun de nous depuis près de trente heures ; et le vieux restait là, à se frotter le menton, à se gratter le crâne, si embêté qu’il ne songeait même pas à enlever ses bottes.
— « J’espère capitaine, lui ai-je dit, que vous n’allez tout de même pas les lâcher sur le pont avant que nous ayons pris nos mesures d’une manière ou d’une autre ? » Non pas que je me sentisse particulièrement féroce contre ces gueux ; mais les démêlés avec les Chinois n’ont jamais été jeux d’enfants. Surtout je me sentais éreinté. « Par pitié, lui dis-je, laissez-nous donc leur jeter en tas leurs dollars et allons nous reposer pendant qu’ils règleront à coups de griffes le partage.