— « Salomon dit que les prodiges ne cesseront jamais ! » cria Mme Rout joyeusement à la vieille dame assise dans son fauteuil au coin du feu. La mère de M. Rout bougea légèrement ses deux mains fanées qui reposaient sur ses genoux dans des mitaines noires.
Les yeux de la belle-fille semblaient danser sur le papier.
— « Ce capitaine du navire sur lequel il est — un homme assez borné, vous vous rappelez, mère ? — a fait quelque chose d’assez fort, à ce que dit Salomon.
— Oui, ma chère », dit la vieille femme débonnairement ; elle inclinait en avant sa tête argentée, avec cet air de calme intérieur des très vieilles gens qui semblent s’absorber dans la contemplation des dernières lueurs de l’existence : « Je crois bien me rappeler. »
Salomon Rout, le vieux Sal, le père Sal, le chef, Rout ce « brave homme » — M. Rout, l’ami paternel et indulgent de la jeunesse, avait été le benjamin de ses nombreux enfants tous morts aujourd’hui. Elle se le rappelait particulièrement à l’âge de dix ans (bien avant qu’il ne partît faire son apprentissage dans une grande usine du Nord). Elle l’avait si peu vu depuis ; elle avait parcouru tant d’années, qu’il lui fallait maintenant retourner bien loin en arrière pour se le remémorer distinctement à travers la brume du temps. Parfois, il lui semblait que sa belle-fille parlait d’un étranger.
Mme Rout fils était déçue.
— « Hum ! hum ! » elle tourna la page : « Que c’est vexant ! Il ne dit pas ce que c’est. Il dit que je ne pourrais pas comprendre. Je me demande qu’est-ce que cela pouvait bien être de si malin. Quel misérable de ne pas nous le dire ! » Elle continua sa lecture, sans faire d’autre remarque, et quand elle eut fini, se mit à contempler le feu.
Rout ne touchait que deux mots du typhon ; mais quelque chose l’avait poussé à exprimer un désir croissant d’avoir sa femme auprès de lui : « S’il n’y avait pas la question de ma mère, qu’on ne peut tout de même pas laisser, je t’enverrais l’argent de ton voyage tout de suite. Tu pourrais installer une petite maison ici ; j’aurais l’occasion de te voir de temps en temps. Nous ne rajeunissons pas… »
— « Il va bien, mère », soupira Mme Rout en se secouant.
— « Il a toujours été un garçon fort et bien portant », dit placidement la vieille femme.