De tempérament non plus loquace que taciturne, il trouvait à vrai dire très rarement l’occasion de parler. Restaient naturellement les questions de service — instructions, ordres, etc. ; mais le passé étant, à ses yeux, bien passé, et le futur n’étant pas encore, il estimait que les menus événements de chaque jour ne méritent pas le plus souvent, de commentaires, — et que les faits parlent d’eux-mêmes avec une insurpassable précision.
Le vieux M. Sigg aimait les hommes de peu de mots, ceux « qu’on est sûr qui ne chercheront pas à brocher sur les instructions ». Mac Whirr qui possédait les qualités requises fut maintenu au commandement du Nan-Shan dont il dirigeait, par les mers de Chine, les courses précautionneuses.
Le navire avait été déclaré et inscrit sur le registre maritime britannique, mais au bout d’un certain temps, M. Sigg avait jugé plus expédient de le transférer sous les couleurs siamoises. A la nouvelle du transfert projeté Jukes s’agita comme sous le coup d’un affront personnel. Il se promenait en grommelant et en faisant entendre de petits ricanements de mépris.
— « Non ! mais vous nous voyez avec un grotesque éléphant d’arche de Noé sur le pavillon du navire ! » dit-il une fois à la porte de la chambre des machines. « Je veux être pendu si je supporte ça. Je leur collerai ma démission. Est-ce que ça ne vous dégoûte pas, vous, M. Rout ? »
Le chef mécanicien se contenta de s’éclaircir la voix de l’air d’un homme qui sait ce que « coller sa démission » veut dire.
La première fois que le nouveau pavillon flotta à l’arrière du Nan-Shan, Jukes le contempla amèrement de la passerelle. Il lutta quelque temps avec ses sentiments, puis remarqua :
— « Cocasse tout de même de se balader sous un pavillon pareil ! Trouvez pas, capitaine ?
— Qu’est-ce qui lui manque, à ce pavillon ? » demanda le capitaine. « Je le trouve tout à fait correct, moi », et il se dirigea vers l’extrémité de la passerelle pour le mieux voir.
— « Eh bien ! moi, je le trouve cocasse ! » cria Jukes outré, en quittant brusquement la passerelle.
Le capitaine Mac Whirr fut consterné par une telle façon d’agir. Peu de temps après, il entra tranquillement dans le rouf, et ouvrit le « code international des signaux » à la planche où les pavillons de toutes les nations étaient dûment représentés en rangs de couleurs voyantes. Il fit courir son doigt le long des rangs, et lorsqu’il arriva au Siam, il contempla avec grande attention le champ rouge et l’éléphant blanc. Rien n’était plus simple, mais afin de s’assurer d’avantage, il emporta le livre sur la passerelle ; il voulait comparer le dessin colorié à l’objet réel qui flottait au mât de pavillon d’arrière ; quand Jukes, qui s’acquitta ce jour-là de son service avec une espèce de fureur réprimée, se trouva de nouveau sur la passerelle, son capitaine lui dit :