Je sens une profonde émotion s'emparer de mon âme. Et je jure ici, par les milliers de kilomètres foulés par eux, par les innombrables écorchures qu'ils engendrèrent, par leur air bête, enfin par tout ce qu'il y a de plus sacré chez une naïve chaussure, je jure donc que, tant qu'une goutte d'un sang pur et clair colorera mes veines, je défendrai les godillots.

Après cette exclamation passionnée, je redeviens calme, et je continue.

Dans un moment d'humeur noire, je pourrais leur reprocher d'avoir trop facilement offert l'hospitalité aux sables du désert et aux boues des marais.

Mais, revenant à de plus tendres sentiments, je leur pardonne pour ne me rappeler que les brillants jours de revue.

Alors, comme mes souliers se paraient d'une auréole pure et sans tache!

Reluisant d'un cirage glacé, entourés de guêtres bien blanches, il me semble encore entendre la musique de leurs clous, battant allègrement le pavé.

Hélas! ces agréables visions sont déjà loin dans l'oubli des siècles, car les dernières phases de notre liaison viennent de se dérouler dans l'alfa des hauts plateaux.

Depuis mon installation de trois mois, ils prennent un repos bien acquis, mais certains signes caractéristiques annoncent chez eux un ennui remarquable.

Devenus durs et tordus par suite d'une non-activité aidée du soleil, ils rechignent à couvrir mes pieds pour de simples promenades.

Un peu de suif de chandelle les ramène vite au sentiment du devoir, mais ils retombent bientôt dans une apathie malséante.