Étant chef de l'arrière garde, j'entends soudain, dans les profondeurs de la forêt, léger bêlement, très-engageant pour un affamé.
Je m'approche, et vois une dizaine d'hommes se précipiter avec ardeur pour faire un sort à un cabri de fort belle taille.
Je m'arrête un moment sous le charme des formes arrondies de l'animal. Ses succulents gigots, promptement dessinés dans mon imagination, m'apparaissent pleins d'attraits, frétillant dans la graisse de la marmite.
Un instant je succombe, et, qu'on me le pardonne, se suis sur le point d'enfreindre ma consigne.
Mais, jetant un regard sur ceux qui m'entourent, leur déploiement de forces me rappelle vite au devoir.
Les troupes administratives, flanquées de saphis et de tringlots, sont bien représentées. Quelques légionnaires, aux allures rigides figurent aussi parmi les assaillants.
Les convoitises effrénées, les désirs immodérés, toutes les mauvaises passions se reflètent sur les visages. Parmi les plus acharnés se distinguent surtout les boulangers, mettant baïonnette au canon pour s'élancer à l'assaut.
Le cabri, calme dans sa candide naïveté, regarde tous ces préparatifs d'attaque d'un oeil doux et profond. Marchant légèrement sur le gazon frais, il tend sa petite tête idiote vers le groupe bariolé, qui le cerne bientôt de tous côtés.
De nouvelles forces attirées par de nouveaux bêlements très-alléchants pour l'ennemi, surgissent de tous les points de l'horizon.
Le cercle des baïonnettes se resserre, et dans quelques instants le chevreau aura cessé de vivre.