Quand l'heure nous force, malgré nous, à regagner le logis, c'est en tremblant, l'oeil sur le qui-vive, que nous arrivons chacun chez nous.

Aussitôt couché, je nage dans un bain de sueur. Je n'en persiste pas moins à me couvrir complètement, et mon imagination de travailler.

Je vois une grande fosse; au fond, un cercueil où m'attire un cadavre qui lance des flammes par les yeux, le nez, la bouche, les oreilles. J'essaye de fuir ces visions effroyables. Vains efforts. Une corde, que je coupe et qui se rattache sans cesse, s'enroule autour de moi et m'attire dans la fosse. Je veux crier; ma voix s'éteint sur mes lèvres. J'étouffe et je perds connaissance.

Le lendemain soir, je prie mon grand camarade de nous raconter encore des histoires, et en me couchant, je recommence un autre cauchemar.

Quelles franches et terribles peurs nous avions en cet heureux temps!

Ce qu'il y a d'étonnant cependant, c'est qu'actuellement je n'approuve pas du tout l'habitude qu'ont les personnes âgées d'effrayer les enfants. Ces braves vieilles gens choisissent de préférence un endroit solitaire pour y faire surgir toute une kyrielle de sorcier, fées, revenants. Ah! comme c'est épouvantable pour le gamin de passer près de ces endroits, quant le hasard le force de fréquenter ces dangereux passages!

Je me demande comment il se fait que je ne sois pas mort de frayeur.

Les voyages de l'intelligence, aidée de l'instruction, dépouillent l'homme de ces sottes peurs. Cependant, j'ai vu des garçons sains et vigoureux de corps et d'esprit,—des voyageurs[5] par exemple—conserver, jusqu'à leur dernier soupir, les craintes superstitieuses de leur enfance.

[Note 5: Flotteurs de bois.]

Dans les chantiers de la rivière d'Ottawa et du nord de Montréal, les principaux amusements des hommes, après le repas du soir, consistent à écouter les histoires de deux ou trois de leurs camarades, qui excellent dans ce genre de récits.