Chaque chantier possède généralement quelques sceptiques qui affichent de ne croire à rien. Il blasphèment avec une ardeur admirable, chaque fois qu'une occasion futile se présente. Ils finissent ainsi de faire croire à leurs cédules compagnons tout ce qui leur passe par l'imagination. Ils affirment même avoir des relations directes avec le diable en personne. Pour cela, ils s'arrangent de manière à amener les événements dans lesquels ils s'entourent, comme héros, de circonstances voulues et préparées d'avance.

Bientôt la renommée diabolique de ces soi-disant suppôts de l'enfer s'étend sur toute la région où hivernent les voyageurs, et cette renommée fait la gloire de ces ambitieux.

Ces pauvres diables sont bien inoffensifs cependant, et quand un accident les amènent trop près de la mort, ils se mettent tout de suite à faire des signes de croix répétés, accompagnés d'actes de contrition suprême.

Ce que je dis de la vie des chantiers au pays m'est dicté par mon expérience personnelle, car j'ai fait moi-même une campagne de printemps à la drave.[6] Mais avant de vous la raconter, il me faut revenir à la gare Bonaventure, où je venais d'arriver, à ma rentrée des États-Unis, dont un des malins habitants avait failli me soulager de mon porte-monnaie à Memphis.

[Note 6: Flottage du bois.]

J'ai déjà dit que mes vêtements laissaient quelque peu à désirer, sous le rapport de l'élégance.

Il me fallait faire peau neuve pour me présenter à ma famille. On ne revient pas d'un voyage de trois ans aux États-Unis sans avoir fait fortune. C'était alors l'idée qui me hantait.

Pour prouver ma richesse, j'entrai dans un magasin de confection de la rue Saint-Joseph et j'y achetai un complet galbeux.

Comme complément d'élégance, je me procurai une chaîne en plaqué pour attacher une vieille montre, que je cachais dans mon gousset. Il est bien entendu que cette chaîne ne se trahit jamais, et eut toujours l'honneur d'être en or le plus pur.

Ainsi affublé, je pris le tramway et courus chez mon père.